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La justice et solidarité vont-elles de pair ?

La justice et solidarité vont-elles de pair ?

De quoi parlons-nous lorsque nous parlons de justice ? Que fait le juge sinon s’enquérir de la vérité pour que celui qui a été spolié rentre dans son droit ? La justice, en effet, consiste à rendre ce qui est dû à qui cela est dû. Jus en latin est la racine de tout ce qui touche au droit. La justice comprend donc deux mouvements. Le premier est indispensable au second puisqu’il s’agit de faire la lumière, de découvrir la vérité, afin que justice soit faite. Le second mouvement, aboutissement logique du premier consiste à rendre justice, c’est-à-dire rétablir l’adéquation entre la vérité de ce qui est dû et ce que tient réellement la personne spoliée. La justice ne consiste donc pas seulement à établir la vérité, mais aussi à rétablir la personne dans son droit, c’est-à-dire dans son intégrité. C’est bien le sens du symbole de la balance qui pèse non pas la faute pour lui donner une peine assortie, mais qui estime le déséquilibre entre ce qui est dû et la spoliation. Rétablir l’équilibre n’est donc pas une cote mal taillée, mais le retour à l’intégrité de son dû.

Il est donc important avant de parler de justice ou d’injustice de parler de droit et donc de vérité. Le droit n’est pas, en effet, un acquis à défendre, mais l’expression d’une vérité ontologique. En vertu de quoi puis-je prétendre à un droit sinon parce que ce droit est bien mien. La base de la justice et la source du droit se trouvent donc en l’homme lui-même. Il est impossible d’exprimer un droit qui soit effectivement un droit s’il ne correspond pas à une vérité anthropologique. Or l’anthropologie ne se décrète pas, elle se découvre. La question de la justice est intimement liée aux besoins fondamentaux de l’Homme, sans lesquels celui-ci ne peut s’épanouir. La source du droit, en un mot, est la dignité humaine. Tout droit qui contrevient à cette dignité est une imposture et une injustice. La question est donc de savoir ce qui est dû, c’est-à-dire ce que nous mettons sous le principe soit-disant intangible de dignité humaine.

Et là les écoles divergent à partir du moment où elles renoncent à deux principes fondamentaux, la non contradiction et la conformité au réel. Transgresser le premier introduit le relativisme, qui revient in fine à rendre impossible la quête de la vérité et, par là, de savoir qui est l’Homme et donc quels sont ses besoins. Nier le second c’est refuser la contingence de l’Homme. Mais si l’on tient qu’une chose ne peut être et ne pas être d’une part, et que le réel est un critère de vérité, alors il est possible d’avoir une image juste de l’Homme et donc de lui rendre ou garantir ce qui lui est dû pour son plein épanouissement.

Toutefois, le principe de réalité nous rappelle très vite que les hommes sont différents et que leurs besoins ne sont pas exactement les mêmes. Aussi la justice n’est-elle pas égale mais équitable. Elle rend bien à chacun ce qui lui est dû. Cette réalité doit se combiner avec une seconde. L’homme n’est pas isolé, et ce qui est juste pour lui ne peut conduire à l’injustice pour les autres. Or, les hommes sont intimement liés les uns avec les autres, au point que les actes des uns ont des conséquences sur les autres. C’est ce qu’on appelle la solidarité. Il ne s’agit pas là de solidarité face à une détresse. Cet élan du cœur n’est qu’un aspect de la solidarité et est improprement appelé solidarité. Car dire que les hommes sont solidaires, c’est les comparer aux pierres d’un édifice. Il est impensable d’en retirer une sans que cela n’ait de conséquence sur les autres et sur l’édifice lui-même. Nous sommes liés organiquement les uns avec les autres et, par là, responsables de nos actes vis-à-vis d’eux. Ainsi, réclamer justice peut avoir des conséquences en chaîne, de même que commettre une injustice (priver quelqu’un de son dû).

Le monde dans lequel nous vivons est malheureusement marqué par l’injustice, c’est-à-dire par ces privations. Que l’origine de ces injustices soit volontairement mal intentionnée, ou l’effet de la nature, cela crée des déséquilibres qu’il est juste de rétablir. Par la solidarité, l’injustice ouvre une spirale négative qu’il faut enrayer, car par cette même solidarité, nous sommes tous responsables de cette spirale.

charité romaine

La justice consistant à rendre à chacun ce qui lui est dû, nous pourrions penser qu’il suffit de rétablir la justice pour rétablir l’équilibre. Ce n’est pourtant pas si simple. D’une part certaines privations peuvent être indélébiles, comme la perte de la vue. D’autre part il peut y avoir concurrence dans la justice, surtout si un acte malhonnête est à l’origine d’une injustice. Par exemple, un contrat frauduleux peut spolier deux personnes qui sont toutes deux en droit de réclamer le même bien qu’elles ont payé. De même, il y a des niveaux de justice. Respecter un contrat est juste, mais si ce respect entre en concurrence avec un droit fondamental de la personne humaine, il est second.

Nous voyons bien que la justice est mécanique (rétablir un équilibre rompu) et que la solidarité est technique (assumer les conséquences en chaîne). Avec la justice nous avons fait ce qui est dû, sans plus. Avec la solidarité, nous avons assumé ce que nous devions assumer et nous nous sommes également prémunis des effets en chaîne. Dans l’un comme dans l’autre cas, nous avons accompli une obligation à la fois morale et relationnelle.
Nous voyons bien que nous sommes là dans un système clos sur lui-même et finalement presque déterministe. Mais un système qui est sans cesse remis en cause par l’injustice ou l’irresponsabilité de certains. C’est un mécanisme du devoir tourné sur lui-même, donc égoïste et égocentrique, et dont la fragilité est précisément cet égocentrisme. Au fond c’est un individualisme qui admet la dépendance à autrui parce qu’il la craint.

La solidarité nous place dans l’ordre du devoir et de la responsabilité. Ce qui est une base fondamentale mais largement incomplète. Incomplète parce qu’elle ignore tout un pan de la personne humaine qui se réalise dans la gratuité et dans l’amour. Incomplète parce qu’au final elle ne tient pas compte d’un autre faisceau de relations pourtant particulièrement humain, la haine et l’amour. Par amour de l’autre je peux renoncer à mon dû. Par haine de l’autre je peux lui refuser son dû (que la loi m’obligera alors à lui rendre). Ce que nous appelons des élans de solidarité ne sont pas uniquement de la solidarité, mais aussi et peut-être d’abord de la charité. Nous n’aimons plus ce mot parce qu’il semble condescendant. Mais cette distinction est fondamentale car ce qui permet aux hommes de sortir par le haut des situations de blocage, d’une justice mécanique et donc parfois injuste, d’une solidarité froide et parfois institutionnelle, c’est précisément cette capacité que nous avons de don gratuit. Rien de mécanique ou de technique ne m’oblige, mais librement je vais outre, dans l’intérêt de l’autre.

Nous sommes là dans un degré supérieur de la relation humaine qui suppose de connaître la vérité du bien, de vouloir ce bien de l’autre. Si la justice ne suppose pas l’amour, l’amour suppose la justice mais aussi une réelle appréciation de la hiérarchie des biens. Si la solidarité existe indépendamment de l’amour, la charité est éminemment solidaire parce qu’elle est le dépassement de soi et de son intérêt au service d’autrui dans la gratuité.

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A propos de Cyril Brun

Cyril Brun
Docteur en histoire et enseignant aux Universités de Bretagne Occidentale et de Rouen, Cyril Brun est directeur de la rédaction de Cyrano.net. Chef d'orchestre de formation, critique musical, historien et essayiste chrétien, il a publié plusieurs ouvrages dont "Pour une spiritualité sociale chrétienne" (Tempora, 2007) et "Le Printemps français : le grand réveil de notre civilisation" (Ed. A. de Saint-Prix, 2013).