Insoluble souveraineté

La réflexion qui suit se veut de philosophie politique, et non de politique. Elle ne vise pas à influencer une décision, mais à éclaircir une question, et plus exactement à mettre en évidence un problème. Le résoudre demandera plus de temps.

L’actualité politique, avec le succès aux élections pour le parlement européen des partis dits souverainistes dans plusieurs des pays de l’Union, dont la France, conduit à remettre au premier plan la question de la souveraineté. Selon les dirigeants de ces partis, l’Union européenne doit rendre aux peuples une souveraineté qu’elle aurait usurpée. Si l’on se reporte aux très intéressants Mémoires de Jean Monnet, on peut vérifier que la question de la souveraineté est au coeur de la construction progressive de cette communauté d’Etats. L’adversaire de l’Union, c’est effectivement la souveraineté comprise comme nationale – et donc, dans les faits, la souveraineté des Etats.

Souveraineté populaire, souveraineté nationale, souveraineté des Etats : parle-t-on de la même chose ? Et de quoi au juste est-il question, au-delà de l’évocation vague d’une certaine indépendance dans la prise de décision et l’action ? Comme, par ailleurs, un nombre sensible de chrétiens se reconnaissent plus ou moins dans cette défense de la souveraineté, on peut se demander si la doctrine de la souveraineté est conforme à une doctrine fidèle aux enseignements de la foi. Considérée en elle-même, enfin, la notion est essentielle en ce qu’elle touche à la question de l’autorité, du pouvoir, et de leur fondement, et donc à la question de la liberté politique.

Si la notion de souveraineté est élaborée au cours du XIIIème siècle, en France, pour signifier alors la plénitude de l’autorité royale sur l’ensemble du royaume, ce n’est qu’à partir de la Révolution que l’on parle de souveraineté populaire. En tant que qualité du souverain, la souveraineté ne peut être celle du peuple qu’en démocratie. Le peuple révolutionnaire se constitue alors en nation, laquelle revêt une composante idéologique et volontariste : la nation est l’adhésion volontaire à un certain nombre de principes abstraits, et cette adhésion fait fonction de principe unificateur de la société à la mort du Roi. La preuve de ceci est donnée et par le leitmotiv révolutionnaire de la nécessaire régénérescence du peuple, et par l’exclusion de toute composante qui n’adhère pas à ces principes – ce dont les Chouans furent les premières victimes.

 

philosophiquement, la souveraineté est une fausse conceptualisation de l’autorité politique, qui résorbe celle-ci entièrement dans le pouvoir, et qui s’oppose à toute doctrine du droit naturel, et du bien commun

Pour autant qu’elle est ainsi principe d’unification, la nation ne peut être qu’indivisible. Et pour autant qu’elle est à fondement volontariste, cette indivisibilité ne peut revêtir qu’un caractère absolu. Toute la politique uniformisatrice et étatiste des Jacobins est contenue dans ces prémisses. Au-delà, la nation en elle-même ne peut être qu’un absolu : la volonté est (d’un point de vue naturel tout au moins) un commencement absolu. Elle ne peut dépendre de rien d’autre qu’elle-même. Sa souveraineté est donc absolue ou n’est rien.

Comme enfin, cette nation s’exprime politiquement dans la structure administrative qu’est l’Etat, cette souveraineté absolue est concrètement exercée par les structures étatiques, et au premier chef, sans doute, le gouvernement.

Ainsi, les trois souverainetés n’en forment en fait qu’une : celle du peuple est une fiction légitimatrice ; celle de la nation est la composante idéologique essentielle de cette construction politique ; celle de l’Etat est celle qui est effectivement exercée.

Entre le siècle de saint Louis et la Révolution, il y a, parmi beaucoup d’évolutions, la philosophie politique moderne, dont la Révolution se veut une forme d’application, et sans laquelle on ne comprend rien à cette doctrine de la souveraineté.

C’est en effet dans la voie ouverte par Hobbes qu’il faut chercher l’origine de la souveraineté populaire, c’est-à-dire dans l’anthropologie individualiste moderne. Hobbes conçoit l’homme comme un être par nature solitaire, qui a un rapport utilitaire à tout ce qui n’est pas lui. Tous les moyens lui sont bons pour parvenir à ses fins, et il a un empire total sur tout, dans les limites de ses capacités de domination. En cela, il est un souverain absolu parfait, et sa souveraineté équivaut à son pouvoir. Le problème est qu’il se heurte à d’autres individus aussi souverains que lui. D’où la nécessité de conclure un pacte de non agression mutuelle, et de garantir ce pacte en instituant un pouvoir politique, qui, par transfert du pouvoir absolu de chacun, reçoit les attributs de la souveraineté, et doit se montrer capable de réprimer toute violation du pacte, ainsi que de défendre la société de toute ingérence extérieure. Cette souveraineté est vraiment absolue en ce qu’elle reçoit le caractère amoral dévolu aux individus, et en ce qu’elle repose donc uniquement sur le pouvoir. Hobbes est clair : « le terme tyrannie ne signifie rien d’autre que le terme souveraineté » (Léviathan, Conclusion [Penguin Books, p. 722 – nous traduisons]).

Les philosophes qui suivirent Hobbes s’efforcèrent d’en corriger les excès, mais les principes sont têtus autant que les faits, et la doctrine de la souveraineté n’en fut guère modifiée. Transcrite dans les faits suite aux guerres révolutionnaires, elle acheva de mettre fin à l’unité de feue la Chrétienté. En faisant coexister des Etats conçus comme absolus, elle prépara la violence des guerres modernes, à un moment où, de plus, la puissance technique était exponentielle.

Philosophiquement, la souveraineté est une fausse conceptualisation de l’autorité politique, qui résorbe celle-ci entièrement dans le pouvoir, et qui s’oppose à toute doctrine du droit naturel, et du bien commun, dont il faut, à l’inverse, réaffirmer le caractère de principe vrai de l’autorité et du pouvoir politiques. A ce titre, on ne saurait être trop réservé face à cette notion.

Telle qu’elle s’est élaborée historiquement, la souveraineté est insoluble : théoriquement, elle n’existe que comme pouvoir absolu, ce qui bien entendu est controuvé dans les faits, mais ce qui donne une assise idéologique forte à l’Etat moderne, et rend vain tout principe d’unification supérieur, lequel est ressenti comme une aliénation. Indépendamment de ses dysfonctionnements propres, l’Union européenne se heurte à cette impossibilité, pour avoir voulu élaborer une autre entité politique sur les mêmes fondements que l’Etat souverain moderne. Il y a là une contradiction. Gageons qu’il n’y pourrait y avoir de communauté des peuples européens que si s’affirmait un véritable bien commun de ces peuples. Ce qui suppose, pour commencer, d’exalter la civilisation européenne, et non de la renier comme c’est trop souvent le cas de nos jours.

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Guilhem Golfin

Guilhem Golfin

Docteur en philosophie, Guilhem Golfin est enseignant en lycée à Paris. Il s'intéresse tout particulièrement aux questions d'éducation, dans le cadre d'institutions telles que l'Institut éthique et politique Montalembert, dont il est directeur du comité scientifique, et la Fondation pour l’École.