Ecologie, luxe ou nécessité ?

A plusieurs reprises, dans des circonstances diverses, il m’est apparu que la question méritait d’être posée. Une question à plusieurs entrées, au débat faussé et aux intérêts variés et contradictoires, voire inconciliables.

J’aime à faire la distinction entre écologie, nature et environnement. Trois notions que l’on a tendance, me semble-t-il, à amalgamer un peu vite. Pour aller plus avant, mettons-nous d’accord sur les termes. Vous pourrez toujours récuser mes définitions, mais au moins vous saurez à quoi je me réfère en utilisant les mots. La nature comprend l’ensemble des choses, animées ou non (comme les pierres), végétales ou animales (comme l’Homme) qui se tiennent en, sur et au-dessus de la terre, dans leur état primitif non modifié par l’Homme. Encore qu’ici se pose la question de la définition de choses modifiées par l’Homme, sachant que nous ne faisons jamais que recombiner différemment des choses naturelles. Toute chose, tout être, a donc une base naturelle. Permettez-moi ici de définir encore ce que les philosophes classiques appellent l’être, à savoir une chose qui se tient hors du néant, qu’elle soit venue hors du néant par des processus naturels ou non, j’entends donc chose et être de façon indifférenciée pour mon propos. Ce petit détour étant pour les puristes qui voudraient ergoter.

La nature est donc l’ensemble des choses non modifiées par l’Homme. Elle n’est pas seulement la nature à l’état sauvage. L’homme est nature. Autrement dit, il y a un destin commun et indissociable entre l’Homme et la nature, l’Homme appartenant en propre à la nature. L’environnement, au sens premier, est ce qu’il y a autour de nous et ce peut être un ensemble exclusivement non naturel si tout autour de nous est modifié par l’Homme. Ce n’est donc pas en ce sens que l’amalgame écologie nature environnement emploie ce dernier terme. Il s’agit plus exactement de l’état de la nature et du monde à un moment précis. Si donc la nature est l’ensemble des choses non modifiées, l’environnement est l’état de santé de ces choses ainsi que des choses modifiées.

Evidemment, un bon environnement est donc un bon état de santé des choses. Aussi prendre en compte l’environnement n’est pas seulement respecter les plantes vertes et la couche d’ozone, mais avant tout de s’assurer de la bonne santé de l’ensemble des composantes du monde existant.

Mais ici se pose une question bien plus complexe que les évidences que je viens d’énoncer. Et c’est ici que le bas blesse. Les choses de la nature sont-elles de simples juxtapositions d’êtres dont il faut considérer le bien individuel ? Selon cette définition, un bon environnement serait la somme des bonnes santés individuelles de chaque chose dans le monde, homme compris. Une telle définition n’est pas sans question. La première n’est autre que celle de la dégradation intrinsèque des choses (le vieillissement) ou leur blessure, provisoire ou temporaire, comme l’arbre malade. Comment envisager un bon environnement, conçu comme la bonne santé cumulée de tous, avec des êtres qui par nature se dégradent. Y a-t-il une hiérarchie de la bonne santé, un curseur qui dirait que la bonne santé de la jeunesse n’est pas la bonne santé de la vieillesse ? On peut le comprendre, bien entendu. Mais cela induit-il une vision relative du bon environnement ? Ou bien, faut-il en venir à éradiquer les choses qui fragilisent l’équilibre général, ou de facto rendent impossible une bonne santé absolue ? Telle est la position du transhumanisme par exemple. La question n’est donc pas rhétorique elle est très actuelle.

D’autres questions comme la hiérarchie des êtres se posent. Des éléments de la nature ne sont-ils là pour que la bonne santé d’autres éléments ? C’est bien le principe de la chaîne alimentaire. L’environnement comprend-il alors cette hiérarchie et la survie de certaines espèces suppose-t-elle la dégradation d’autres ? Qui est au centre ou au sommet alors de la hiérarchie ? En d’autres termes, le bon environnement est-il la somme de la bonne santé de tous ou la nature aurait-elle pour finalité une autre harmonie, au profit de l’Homme, ou au contraire, sans l’homme comme certains le réclament ? Encore une fois la question n’est pas que rhétorique, elle traverse tout l’agir et la pensée humaine sur la question.

Car derrière la vision que nous avons de la bonne santé de l’environnement, se trouve le troisième mot de notre triptyque, l’écologie. L’écologie, concept très nouveau, est la réponse apportée à la question : que faire pour un bon environnement. Mais comme nous venons de le percevoir, pour savoir que faire, encore faut-il savoir ce qu’est un bon environnement. Et pour parler sans détour, sauver la planète n’est pas une fin en soi, pas plus qu’un retour à un état primitif. Et l’inquiétude des jeunes face aux problèmes environnementaux le révèle sans trompe l’œil. Il s’agit pour eux de savoir dans quel monde ils vont pouvoir vivre. Pour autant, certains courant estiment que la finalité est bien la santé de la planète. Et pendant le confinement, nous avons vu passer nombre de vidéos nous expliquant combien la planète se porterait mieux sans l’Homme qu’il convient donc d’éradiquer. Il s’agit bien là d’un courant écologique parmi d’autres.

L’écologie suppose donc une vision de la finalité. Pour quoi voulons-nous un bon environnement ? Question qui en présuppose une autre, c’est quoi un bon environnement ? Retour finalement à la question de fond, y a-t-il une finalité dans le monde, la nature et l’Homme ? Bref la question est éminemment philosophique, voire religieuse pour certains. Des courants idéologiques ou philosophiques, fautes de réponses « naturelles » sur la finalité du monde, de la nature et de l’Homme, ont proposé de donner à tout cela une finalité. Un sens qui serait décidé d’un commun d’accord, selon diverses modalités, et qui donc par nature pourrait évoluer. C’est, notamment le fond du post-humanisme, par exemple, ou encore du New-age, encore que le New-age vise plus à la destruction du monde actuel pour qu’émerge un monde nouveau, sans idée préconçue sur ce qu’il doit être.

L’écologie est donc une vision du monde et une réponse à l’état de santé du monde pour mieux correspondre à cette vision. Il n’y a donc pas une écologie, mais des écologies. Or aujourd’hui, le grand public amalgame l’ensemble des courants, sans discernement, de sorte que l’écologie pratiquée au quotidien est devenue un fourre tout d’idées sans vision cohérente précise autre que « la planète va mal sauvons-là ». Autant dire que la pratique écologique agit plus comme une toupie hasardeuse que comme une marche construite et efficace. Un point commun cependant, nous avons reconstitué deux blocs moraux, entre les bons qui pratiquent l’écologie (entendons au sens ou nous venons de définir son caractère flou) et les méchants, souvent des financiers et des industriels pointés du doigt (pas toujours sans raison). A ce monde bipolaire des bons et des méchant s’est surajouté un ensemble d’idéologies de prime abord étrangères à l’environnement, mais qui ont politiquement teinté de rouge ou de bleu les courants écologiques.

Une chose est sure, l’écologisme devient une tendance moralisatrice culpabilisante pour qui ne prend pas part au grand mouvement en faveur de la planète. Et une certaine pratique écologique, souvent faite d’un mixe de divers courants et la plupart du temps sur mesure pour chacun, selon les convictions qu’il s’est forgé dans le brouillard des poncifs contradictoires, une certaine pratique écologique donc est devenu un art de vivre ou une mode ou encore un sentiment d’appartenance à un groupe ou milieu social. Le bio, l’énergie propre, etc., sont également souvent attachés à une certaine catégorie de la population plus aisée ou qui accepte de faire des sacrifices financiers, car de fait tout cela a un coût que bien des foyers ne peuvent se permettre.

Alors, l’écologie, luxe ou nécessité ? Les deux. Une nécessité car l’état de santé du monde demande une vraie prise de conscience et surtout d’action. Un luxe car cela coûte cher et parfois, volontairement cher pour accéder à une reconnaissance sociale. Laissons de côté ce way of life qui passera comme toutes les modes. Mais concrètement que faire pour les autres ? Bien entendu éduquer nos comportements. Mais cela suppose d’avoir une finalité, de comprendre et d’enseigner pourquoi nous faisons tout cela. Dire simplement que c’est pour laisser respirer la planète, ne suffit pas nous le voyons tous les jours. Il faut que l’Homme soit convaincu que ce qu’il perd aujourd’hui en vaut la peine. Or nous sommes loin de cette conviction chez nos concitoyens, parce que nous ne présentons pas une vision claire et cohérente du bien que chacun en tirera. En d’autres termes, sans vision cohérente de l’Homme et de la nature, il ne faut pas espérer un vrai mouvement de fond.
Ensuite, il revient aux politiques au pouvoir, parce que garants du Bien commun, non seulement de l’accepter, mais d’aider le monde et notamment les plus fragiles, à cette reconversion. Incitations, sommets, crédits d’impôts etc., il se passe des choses, mais pour un vrai changement, il faut des leviers à l’évidence plus massifs, car il faut changer les comportements, bouleverser les habitudes, rassurer les peurs, donner envie de croire en un monde meilleur possible et enfin, remettre au goût du jour une valeur étouffée, la responsabilité.

Alors oui l’écologie est une nécessité, mais elle malheureusement un luxe que peu peuvent se permettre à court terme. Encore faut-il une écologie saine, ce qui mériterait à soi tout un débat.

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Cyril Brun

Cyril Brun

Cyril Brun est chef d'orchestre et historien. Titulaire d'une maîtrise en histoire médiévale et d'un doctorat en histoire de l'antiquité, il a été chargé de TD sur Rome et la Grèce archaïque à l'université de Rouen, puis chargé de cours sur la Grèce archaïque et classique, la Mésopotamie et l'Egypte à l’université de Quimper. Les travaux de sa thèse portent sur l'Afrique romaine au IIIème siècle après Jésus Christ, mais il s'est ensuite spécialisé sur la Grèce classique tant pour sa religion que pour ses philosophes. Il parcourt la France pour donner des conférences sur l'anthropologie classique, les peuples mésopotamiens mais aussi la musique. Chef d'orchestre depuis l'âge de 16 ans, il a dirigé divers ensemble en se spécialisant dans la musique symphonique (avec une prédilection pour Beethoven) et la musique Sacrée. Il est actuellement directeur artistique et musical de diverses structures normandes : Les jeunes chambristes, la Grande chambre, Classique pour tous en Normandie, les 24 heures de piano de Rouen, le festival Beethoven de Rouen, Le Panorama Lyrique Ces compétences en philosophie, en histoire, en musique, mais aussi en littérature l'ont amené a écrire dans diverses revues musicales ou historiques, comme critique ou comme expert. Poussé par des amis à partager ses nombreuses passions, ils ont ensemble fondé Cyrano.net, site culturel dans lequel il est auteur des rubriques musicales et historiques. Il dirige le site musical CyranoMusique dont il est le propriétaire ainsi que du média culturel Rouen sur Scène. Il est directeur d'émissions culturelles (le salon des Muses) et musicales (En Coulisses), sur la chaîne normande TNVC Il est l'auteur de Le Requiem de Mozart, serein ou Damné ? Les fondements de l'anthropologie chrétienne Une nuit square Verdrel La Vérité vous rendra libre