Le Trône de Fer ou la tragédie merveilleuse : Le manichéisme mis à mort (2)

Dans un premier billet, nous avons vu que le Trône de Fer était une saga originale dans le sens où le merveilleux n’était pas aussi présent que dans les œuvres de pure fantasy. L’auteur a savamment contrebalancé ce monde de magie par la description d’un monde réaliste, dans lequel le lecteur peut facilement se reconnaître. Ainsi, le monde de Westeros paraît moins idéalisé, plus proche du nôtre.

Georges R. R. Martin réitère une nouvelle fois cette ambivalence mais cette fois-ci au sein de ses personnages en y confondant noblesse et bassesse. Au fil de l’intrigue et des péripéties, le héros cohabite avec l’anti-héros dans un même corps. Ainsi, on se trouve face à une œuvre où la psychologie est très développée dans un genre où les personnages sont le plus souvent manichéens.

Le personnage de Jaime Lannister est l’illustration parfaite de cette ambivalence : au début de la saga, Jaime est un jeune coq va-t-en guerre, bouffi de cynisme, de supériorité aristocratique et auréolé de l’inceste monstrueux. Puis, au fil des pages, le fils Lannister se révèle plus profond et complexe que cela.

Il lui faut attendre la guerre, la perte d’une main et la déchéance matérielle du prisonnier pour que l’armure se fêle et que l’on puisse entrapercevoir le Jaime humain, donc faible, avec ses blessures personnelles. Ainsi l’inceste monstrueux devient un amour impossible pour sa sœur, l’arrogance s’explique par une relation au père somme toute compliquée, et le cynisme peut se comprendre par la figure du traître qui lui colle à la peau, lui valant le doux nom de Régicide.

Pourtant, le manichéisme est un classique du genre. La fantasy s’est construite par l’allégorie, le merveilleux agissant comme le reflet surnaturel de la condition humaine. Si l’on reprend l’œuvre de J. R. R. Tolkien, on remarque que les méchants sont absolument méchants et les gentils absolument gentils. Sauron est un personnage tellement mauvais qu’il représente le mal incarné, tentateur et tourmenteur d’un Frodon, créature bonne et innocente.

(2e partie) Jaime Lannister après avoir perdu sa main

Sauron n’a pas d’ambiguïté psychologique : il n’hésite jamais entre faire le bien et faire le mal. Il fait ce que l’auteur-démiurge lui destine de faire. Sauron est une allégorie, il représente in carne le mal. Toute l’œuvre de J. R. R. Tolkien est une vaste chanson sur la lutte du bien contre le mal avec une frontière nette et hermétique entre les deux.

Georges R. R. Martin, quant à lui, cherche à faire voler en éclat cette frontière. Au diable le manichéisme, semble-t-il nous dire ! Il n’y a point de gentils, point de méchants. Il n’y a que des femmes et des hommes qui ont en leur sein tantôt de la grandeur, tantôt de la bassesse et qui, au fil des événements du monde dans lequel ils tentent de survivre, vont se révéler comme des êtres bons, lâches, cyniques ou mauvais.

Et l’auteur utilise une méthode d’écriture tout à fait novatrice par rapport aux autres œuvres de fantasy : le point de vue. Quand la plupart des œuvres du genre utilisent le point de vue omniscient, Georges R. R. Martin utilise, lui, le point de vue interne. Ainsi, chaque chapitre est nommé du personnage qui va raconter son cheminement dans la grande histoire. Dans ces chapitres, nous connaissons les sentiments, les réflexions et la psychologie de celui qui parle, nous sommes donc plus proche de lui et nous pouvons ainsi nous transposer dans le personnage, ce qui n’est pas possible pour des personnages manichéens sans âme.

Cette complexité des personnages, cette combinaison de valeurs et de sentiments contraires au sein des personnages constitue la seconde originalité de Georges R. R. Martin. Loin d’idéaliser et de transcender ses marionnettes, l’auteur les rend définitivement humaines dans toute leur inconstance.

Bien évidemment, la matière écrite par J. R. R. Tolkien n’est pas aussi caricaturale que j’ai pu l’écrire. L’œuvre de l’auteur anglais est un colossal trésor littéraire et peut être approfondi ad aeternam. Son manichéisme doit donc être nuancé pour être compris ; il y a certains personnages, comme Boromir, qui ont cette psychologie complexe et qui sont le théâtre de cette lutte intestine entre le bien et le mal.

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Robin Gouedard-Comte

Lyonnais, diplômé de droit, passionné de littérature et de politique mais avant tout empanaché d’indépendance et de franchise.