Stendhal lecteur de Saint Jérôme.

Stendhal lecteur de Saint Jérôme.

Les lecteurs attentifs et les spécialistes de saint Jérôme n’ont pas manqué de relever la présence de Saint Jérôme dans son dernier roman : La Chartreuse de Parme. Au chapitre 22, Fabrice Del Dongo, enfermé dans une cellule de la tour Farnèse et éperdument amoureux de Clelia Conti tient son journal intime dans les marges d’une édition in-folio des œuvres de saint Jérôme. Une question se pose. Pourquoi avoir choisi saint Jérôme ? La clef de la réponse pourrait bien se trouver au chapitre 29 du Rouge et le Noir, lui-même éclairé par les allusions au saint qui figurent dans les Promenades dans Rome et les Mémoires d’un touriste, ainsi que par un aveu d’Henri Beyle à Balzac sur son inspiration corrégienne. L’intérêt de Stendhal pour Saint Jérôme lui viendrait de la peinture italienne de la Renaissance et particulièrement de La madone de Saint Jérôme (dit Le jour) du Corrège. Mais l’affinité entre le romancier et le traducteur de la Vulgate semble fort ancien. Celle-ci remonte au moins à l’année 1817, puisque L’histoire de la peinture en Italie mentionne plusieurs représentations du saint. Mais rien n’interdit de penser que l’admiration du jeune Beyle soit plus ancienne. Quoiqu’il en soit cette rencontre se situe sur le seul plan de l’émotion esthétique et elle n’implique aucunement la lecture des œuvres du saint. Mais la mention de ce dernier dans les Promenades dans Rome, en 1829 montre une connaissance plus précise de sa biographie. Stendhal y compare le saint Jérôme avec le René de Chateaubriand, ce qui nous permet d’imaginer par quels chemins il a pu être mené jusqu’à lui. Le rapprochement entre René et saint Jérôme est déjà inscrite dans la présentation que le Génie donne du saint en 1802. Celui-ci apparait à la fois comme le promoteur de la vie érémitique et comme une figure prégnante du combat ascétique contre les charmes et tentations du siècle. Comme le héros de Chateaubriand, c’est dans les solitudes qu’il cherche l’apaisement de ses passions.

Henri Beyle dit, Stendhal
Henri Beyle dit, Stendhal

Cependant la preuve formelle d’une lecture des œuvres du saint par Stendhal n’apparait qu’au chapitre 29 du Rouge et le Noir. Alors qu’il passe son examen final au séminaire Julien Sorel s’enflamme dans la récitation d’Horace après avoir été interrogé « sur saint Jérôme, et sa passion pour Cicéron ». Cette scène est une réécriture du fameux « songe » que saint Jérôme rapporte au chapitre 30 de la lettre 22 et qui vise à mettre en garde sa correspondante contre la fréquentation des auteurs profanes. Après avoir cité au chapitre précédent Horace, Virgile et Cicéron, les trois auteurs par lesquels Julien se laisse précisément piéger, Jérôme raconte comment, alors même qu’il menait la vie d’anachorète, il ne pouvait se passer de la lecture de Cicéron et des auteurs profanes. Or, déféré en songe devant le tribunal divin, il protesta de sa foi chrétienne, mais le juge lui déclara : « tu mens, tu n’es pas chrétien, mais cicéronien ». Stendhal ne se contente pas de la simple allusion, mais place son héros, face aux examinateurs du séminaire, dans la même situation que Jérôme face au juge divin. C’est à la lumière du « songe » qu’il faut aussi lire la visite de la cathédrale de Bourges rapportée par Stendhal dans les Mémoires d’un touriste en 1838 « J’ai éprouvé une sensation bien singulière : j’étais chrétien, je pensais comme saint Jérôme que je lisais hier ». Emu par l’atmosphère mystique de la cathédrale, Stendhal se sent soudain partagé entre sa défiance à l’encontre de l’institution religieuse et l’élan spirituel sincère qui s’empare alors de lui. Comme le Jérôme d’avant le songe, il est chrétien mais ne peut renoncer à ses passions profanes : il est à son tour en proie au combat de l’amour de Dieu et … de l’amour de soi, pour ne pas dire l’égotisme !

En outre, la figure de saint Jérôme et son itinéraire jouent comme une prophétie du destin final des héros stendhaliens et permet de réinterpréter la fin de La Chartreuse. « Le roman dans ses dernières pages tourne à l’hagiographie (dépouillement des biens de ce monde, pénitence, solitude, rappel à Dieu), accomplit enfin la prédiction contenue dans le titre et rend littérale la situation monastique métaphorique » .
Saint Jérôme apparait comme l’un des nombreux fils qui composent l’univers romanesque de Stendhal. Le romancier lui a donné un relief particulier dans La Chartreuse où il le présente comme le support d’un message indirect et crypté, mais aussi comme figure du destin du héros. A la question « Pourquoi saint Jérôme ? », on peut donc répondre que ce saint, par son caractère si entier et par son attachement douloureux à la littérature profane est un héros qui répond aux principes de la poétique stendhalienne. Qu’on me permette enfin une dernière hypothèse. Si la rencontre de Stendhal avec saint Jérôme s’est faite en grande partie sous l’égide de Chateaubriand et si La Chartreuse est placée sous le signe de saint Jérôme, il y a tout lieu de penser que le titre de ce dernier roman a quelque chose à voir avec le saint et l’auteur du Génie du christianisme ; car, parmi les diverses mentions du saint ermite qui se rencontrent dans le Génie, il en est une, empruntée à un poème de son ami Fontanes et qui fait l’éloge de la vie monastique dans la retraite paisible d’un couvent :

Et cependant leurs jours n’étaient point sans orage.
Cet éloquent Jérôme, honneur des premiers âges,
Voyait, sous les cilices et de cendres couvert,
Les voluptés de Rome assiéger son désert.
Leurs combats exerçaient son austère sagesse,
Peut-être, comme lui, déplorant sa faiblesse,
Un mortel trop sensible habita ce séjour.

Jérôme encore une fois y est campé en anachorète luttant par l’ascèse contre les tentations du monde. Or ce poème édifiant a très vraisemblablement inspiré à Stendhal le titre de La Chartreuse de Parme, puisqu’il s’intitule lui-même… La chartreuse de Paris !

Benoît Jeanjean, Professeur en langue, littérature et civilisation latines à la faculté des lettres de l’université de Bretagne occidentale (Brest)

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Benoît Jeanjean

Benoît Jeanjean

Professeur de Latin à l’Université de Bretagne Occidentale (Brest), Benoît Jeanjean est agrégé en Lettres classiques (1989). Titulaire d'un doctorat ès Études Latines (« Place et traitement de l’hérésie dans l’œuvre de saint Jérôme », Rouen, 1996), il est par ailleurs vice-président de l'ARELA Bretagne (Association Régionale des Enseignants des Langues Anciennes).