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Soumission, de Michel Houellebecq – Analyse et critique

Soumission, de Michel Houellebecq – Analyse et critique

En cette période post-présidentielle, il nous a paru bon de republier cet article paru lors de la sortie du livre Soumission, de Michel Houellebecq, une fiction politique envisageant la victoire du Parti Islamique aux élections présidentielles de 2022. Bonne lecture…

Beaucoup d’encre a coulé à propos de la sortie du dernier livre de Michel Houellebecq ; évoquer la victoire d’un Parti Islamique aux élections présidentielles de 2022 (soit dans sept toutes petites années) avait en effet de quoi enflammer toutes les passions ; d’autant plus que Houellebecq est connu pour son style insolent et provocateur. Autant vous dire que j’étais impatient de tenir un tel brûlot entre les mains !

Dès les premières pages, le style de Houellebecq surprend : le narrateur – et personnage principal – s’exprime par de très longues phrases (en moyenne une vingtaine de lignes) ponctuées de virgules omniprésentes, comme s’il s’exprimait à l’oral. Ne nous mentons pas, je ne suis pas du tout un spécialiste de Michel Houellebecq ; le profane que je suis fut donc obligé de s’y reprendre à deux fois pour lire la première page. Cependant, on s’adapte vite, et le résultat n’est pas si désagréable ; il est même plutôt amusant à lire, et convient très bien à l’histoire pathétique du personnage principal, professeur à la Sorbonne, célibataire esseulé et quadragénaire dépressif. De ce fait, la première moitié de Soumission est assez amusante. Cynique et remplit d’une ironie mordante, Houellebecq trace le portrait sarcastique et pitoyable d’un homme en pleine crise de la quarantaine, prenant conscience de sa solitude et du peu d’ampleur de sa vie. Réjouissant ! Un mauvais point cependant : l’auteur a tendance à tomber dans la «littérature porno», décrivant sur des dizaines de lignes les ébats de son personnage avec diverses prostituées, ce qui n’apporte pas grand-chose à l’histoire, et révèle l’état d’esprit de Houellebecq. Bien dommage.

« Houellebecq trace le portrait sarcastique et pitoyable d’un homme en pleine crise de la quarantaine, prenant conscience de sa solitude et du peu d’ampleur de sa vie. »

L’histoire reste tout de même plutôt longue à démarrer, de sorte que l’on peut avoir du mal à comprendre où l’auteur veut en venir. Péniblement, il évoque de temps en temps et très rapidement le déroulement de la campagne présidentielle. En parallèle, Houellebecq décrit la montée des tensions, évoquant des affrontements – au fusil d’assaut, et en plein cœur de Paris – entre jeunes identitaires et jeunes islamistes. Mais là encore, ces événements sont évoqués sur deux ou trois lignes puis aussitôt oubliés, n’ayant ainsi aucune incidence directe ou indirecte sur le récit. C’est selon moi le problème de Soumission : Michel Houellebecq passe son temps à évoquer.

C’est le problème de Soumission : Michel Houellebecq passe son temps à évoquer.

Par exemple, le matin du second tour de l’élection, le personnage fuit la capitale, craignant des troubles importants. Arrivé dans une station essence déserte, constatant que les pompes ne fonctionnent pas, il se rend dans le magasin adjacent, lui aussi désert. Il trouve alors, derrière le comptoir, le cadavre du gérant, tué par balles. Qu’à cela ne tienne, notre brillant quadragénaire prend un sandwich et revient sur ses pas. Au moment de repartir, il trouve deux nouveaux cadavres derrière un camion : deux jeunes maghrébins, eux aussi tués par balles, avec à leurs côtés des fusils d’assaut. Cette découverte, signe de très récents et violents combats, semble annoncer le début d’une guerre civile, ou tout du moins d’importants et graves événements. Oui mais voilà, un tel développement semble trop compliqué pour l’auteur, qui oublie aussitôt ces macabres découvertes pour envoyer son personnage dans un hôtel, quelques bornes plus loin, où rien ne semble avoir troublé le calme ambiant. Sur ces entrefaites, notre ami s’exile pour quelques jours au sanctuaire de Rocamadour, et l’on oublie complètement les événements qui se déroulent en France. A son retour, Mohammed Ben-Abbes, chef du Parti Islamique, a remporté l’élection présidentielle, et établit une charia dites «modérée» en France. L’éducation dans les écoles suit désormais la loi du Coran, la polygamie est de mise, et il est de bon goût de se convertir à l’islam si l’on veut continuer à exercer une quelconque influence.

Seules les dernières pages redeviennent intéressantes ; de retour à Paris, le personnage est courtisé par son ancien directeur à la Sorbonne, pour reprendre son poste de professeur : seulement voilà, il faudra pour cela se convertir à l’islam. S’en suit une réflexion relativement intéressante sur la place de la religion dans la vie d’un homme et sur les conséquences que cela peut avoir sur ses actes et son mode de vie ; le roman se termine donc sur la conversion du personnage principal.

« Houellebecq part d’une très bonne intention, mais le livre laisse l’impression qu’il n’a pas eu le courage ou la volonté d’aller jusqu’au fond de son projet »

Un mot pour conclure cette analyse : déception. Le projet était ambitieux, le sujet très intéressant (surtout compte tenu du contexte actuel). Le tout promettait un livre passionnant et délicieusement insolent. Mais le sujet est malheureusement traité de façon superficielle, se concentrant sur les déboires du personnage principal sans évoquer le point névralgique du livre, et son tragique écho dans l’actualité. En somme, Houellebecq part d’une très bonne intention, mais le livre laisse l’impression qu’il n’a pas eu le courage ou la volonté d’aller jusqu’au fond de son projet ; de sorte que la lecture de Soumission n’est nullement désagréable (d’autant plus si l’on a apprécié le style de Houellebecq, ce qui est mon cas), mais elle donne une impression d’inachevé. Bref, beaucoup d’encre a été gaspillée: la lecture de Soumission laisse le lecteur sur sa faim.

 

NB : A propos de la polémique ; Elle me semble assez peu justifiée, dans la mesure où la religion musulmane n’est finalement pas tant évoquée, encore moins attaquée ; l’auteur use juste d’une ironie amusante, mordante. Houellebecq dénonce surtout l’hypocrisie des personnages – comme cet ancien membre du groupe identitaire qui se convertit uniquement pour pouvoir épouser plusieurs femmes – et l’incapacité des hommes politiques à agir devant la montée du Parti Islamique, ainsi que leur aberrant manque de lucidité et de courage : ainsi, en 2022, le Parti Socialiste préfère s’allier avec l’UMP, l’UDI et le Parti Islamique pour contrer… le Front National. Ironie, cynisme oui ; Insulte, à mes yeux, non.

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A propos de Etienne de Solages

Lycéen aux Chartreux. Un brin pamphlétaire, ne manque pas d'air.