Salon du livre : éclipse noire sur les lettres

Le Salon du Livre ouvre ses portes : l’occasion de se pencher sur la langue française et la francophonie.

Vendredi a débuté, à la Porte de Versailles, le 24e Salon du Livre, grand-messe du Tout-Paris bobo et branché. Les medias qui comptent suivront particulièrement cet évènement, qui, à l’égal du festival de Cannes, réunit nos grandes vedettes de l’industrie des lettres : Marc Levy, noble et sentimental génie,  présentera sans doute au public ébahi Elle et lui, sa dernière eau de rose, dont la critique s’est déjà emparée. Raymond Domenech, gloire vivante des sports et de la télévision, un passionnant Dico passionné du football…  Amélie Nothomb, nouvelle académicienne en Belgique, posera en reine au chapeau, sous les flashs émerveillés des photographes et des badauds… quand Eric-Emmanuel Schmitt, auteur efficace et prolifique, s’activera deux courtes heures à la dédicace ! Ainsi les visiteurs engoncés de culture pourront se pavaner, entre les stands et sous les caméras, ravis de leur minute passée en compagnie d’une inoubliable célébrité, puis, sans détour, en un grâcieux pas de danse repartiront, un pavé sous le bras ! Plus loin, square culinaire, bandes dessinées, samba… Si Paris est une fête, le Salon devrait bel et bien en être l’avant-goût, et l’avant-scène !

Le président Hollande et la ministre-qui-n’a-pas-lu sont également au rendez-vous, défendant vaillamment, dans un discours qui fera date, la liberté d’expression et les Charlie de demain. Tièdes et sans gouaille, en des mots plats et convenus… Comme mécaniquement et sans y croire, le président annonce la couleur : « La raison de ma venue ici, c’est, euh… pour la liberté d’expression, parce que, euh… ce qui fait la force de la France, de sa culture, euh… c’est la liberté. Nous avons été frappé, euh… au mois de janvier, ce Salon est aussi une des réponses ». Et de conclure en force : « La France, elle doit toujours être du côté, euh… des créateurs… ».  Et si nous parlions belles lettres, enfin ?

Au Puy du Fou, jusqu’ici préservé, l’école qui s’ouvre s’appellera, ô déception, La Puy du Fou Académie ! Quand la volonté se défausse, tout s’effondre…

L’actualité littéraire ne manque jamais en effet de se rappeler à nous. Je ne parle pas de Le Clézio, cet éternel nomade, qui a annoncé qu’il quitterait la France si les résultats électoraux avaient l’heur de l’insatisfaire… Dieu merci, l’auteur du Chercheur d’or continuera d’écrire, pour notre bonheur et loin des querelles politiques, en français, de l’Ile Maurice. Cette terre perdue de l’Océan indien est peut-être le seul endroit au monde où notre langue, en concurrence avec l’anglais, résiste et semble reprendre du terrain ! Nous aimerions en dire autant chez nous, où la mode est de ne plus traduire les titres des films hollywoodiens, quand ils sortent en salle ! Exit Coca-Cola et Mc Donald’s, nous sommes entrés dans l’ère du Carrefour Market et du Drive triomphant. Les anglicismes ne se cachent plus, et même au Puy du Fou, jusqu’ici préservé, l’école qui s’ouvre à la rentrée s’appellera, ô déception, La Puy du Fou Académie ! Quand la volonté se défausse, tout s’effondre…

Dans ce monde repus et uniformisé, où l’inculture globale s’étend à grand renfort de slogans SMS et d´idées prémâchées, l’existence-plaisir se déroule comme un long spot publicitaire, indolore, vide, heureux, rêvé.

Ainsi regrettons-nous ensemble l’abandon des classiques littéraires à l’école, plus vraiment lus ni enseignés, ainsi pleurerons-nous le triste résignement, devant la fin annoncée du latin et du grec en collège et lycée… Trop exigeant, trop profond, trop inutile, trop fin… qui défendra l’honneur de nos humanités ?

La nouvelle mort de Sophocle et d’Ovide n’est qu’un signe de plus du déclin évident du français. De cette langue classique et littéraire, où chaque mot semble à lui seul un décor de théâtre, chaque expression chante une mesure nouvelle et ponctuée, petit travail d’orfèvre, ciselé, murmuré, rythmé par la musique d’une phrase qui s’étend, se perd, trébuche, se rabat, et qui repart encore…. de cette langue belle et adorée, que restera-t-il pour nos enfants ? Quelques étoiles filantes ? Un lointain souvenir ? Une bibliothèque-musée, ornant des rayonnages ? Ou cette fierté étouffée dans la poussière du temps, comme une cendre encore chaude,  qui fume et qui respire encore …

Plus que jamais, la langue est l’âme et la fierté d’un peuple. La nôtre fut précise, poétique, structurée, chantante, spirituelle, artistique, pondérée, charmante, universelle, vernaculaire, folklorique, capable de pitreries et de tant de noblesse, langue des pendus et des rois, discursive, scientifique, théologique, philosophique, disputée, joyau des troubadours, jargon des ouvriers, expression ailée de l’amitié et du cœur, verbe de sagesse ou de diplomatie, langage de l’amour fou et de pleine tendresse, de docte raison et de sublime foi … cette geste absolue, si belle, si légère et si grave, si profonde, si courageuse, si vaste, si libre, quel trésor infini, quel douloureux gâchis !

Car dans le supermarché des cultures, la France paraît en berne, au rabais. Sa langue aussi. Pas une semaine sans un nouveau massacre : dans les journaux, au cinéma, chez le fleuriste, à la télévision. L’orthographe patiente, la grammaire intérieure, celle qui ordonne et arrange, clarifie, illumine, aux orties ! C’est un mouroir qui n’en finit plus de mourir… On ne parle plus comme on ne s’écrit guère, on annone, on grommelle, on glouphone, on détruit. Quant aux textes à la mode, attendus, guettés, retournés, dévorés, ils rejoignent aussitôt l’oubliette sans fond des éphémères gloires. Ainsi finiront bien des littératures : dans la corbeille enluminée des prix Goncourt et des beaux sentiments, beautés fanées sans qu’on les cueille, roses pâlies avant d’aimer !

Rien n’est pourtant perdu, puisque ce cœur qui bat. Lisez donc, chers amis, lisez, reprenez vos classiques, et écrivez surtout ! Veillez sur cette langue si fine et si claire, qui est lumière et une part de votre âme ! Cette langue en perpétuel renouvellement et qui se cherche, ne l’abandonnez pas, elle est bien trop précieuse !

Si la France est le phare du monde, sa langue qui en est la flamme. Une flamme-espérance et qui ne s’éteint pas.

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Grégoire Renaud

Grégoire Renaud

Ingénieur de formation, Grégoire Renaud s'est investi ces dernières années dans le monde associatif. Président et fondateur du site Cyrano.net, il est passionné par les voyages, la littérature, l'histoire et la poésie.