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Remettre l’honneur à l’honneur

Remettre l’honneur à l’honneur

« Je distingue dans ce que l’on appelle honneur celui qui se tire de l’opinion publique, et celui qui dérive de l’estime de soi-même ». Ainsi Jean-Jacques Rousseau fixait-il dans sa Julie ce qui distingue l’orgueilleux, qui méprise ceux dont il dépend pourtant pour sa reconnaissance, du fier, qui étalonne ses actions à l’idéal qu’il s’est donné. L’orgueilleux s’estime supérieur aux autres, il est « arrivé » ; le fier se dépasse lui-même, il est continuellement « en mouvement ».

Pourtant, l’un comme l’autre, l’orgueilleux et le fier, attendent de l’honneur la justification de leur propre existence, ce qui en donne la légitimité et qui les rend justes. L’honneur constitue un ressort profond de l’action humaine, un ressort que l’économisme ambiant – qui ne raisonne que par intérêt, fût-il privé ou général – semble avoir oublié. Et, n’en déplaise peut-être à Cyrano qui voulait « ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul », l’adéquation entre l’honneur d’un homme, d’une part, et les honneurs que la société lui confère, d’autre part, constitue un champ d’action publique que nos sociétés doivent s’efforcer de (ré)investir.

Il faut voir, en préfecture ou en ambassade, s’empiler par bordées de cent les dossiers de décoration. Instruits au terme d’une longue procédure dont la production de résultats – comprendre, de lauréats – semble être son seul objet, les dossiers ainsi standardisés par la machine bureaucratique se suivent et se ressemblent. Chaque année doit en être fourni un contingent suffisant. De Shaka Ponk, obscur groupe de métal pour ado boutonneux, canonisé « chevalier des arts et des lettres », au haut-fonctionnaire s’étant contenté d’une belle carrière, en passant par ceux de notre sang tués au Mali ou les plus grands écrivains, l’égalité devant les honneurs bat son plein. Tant et si bien qu’il est devenu du dernier chic de sourire, moqueur, à l’annonce d’un nouveau décoré de la légion d’honneur. Ce simple scepticisme manifeste la désillusion qui affecte nos concitoyens à l’égard de la capacité de l’Etat, de notre société, à reconnaître le mérite là où il se trouve effectivement. Les Français en viennent à estimer, comme Flaubert, que le paradigme est renversé et que, bien loin de reconnaître l’honneur, « les honneurs déshonorent ». Qui peut les blâmer, lorsqu’un salaire de footballeur dépasse au facteur 100 le salaire d’un dirigeant de PME ? Le marché érigé en marqueur social depuis l’avènement de la bourgeoisie est impuissant à reconnaître le mérite, puisqu’il ne sert qu’à reconnaître l’utilité.

L’honneur est d’abord conçu, dans toute civilisation, comme une charge pesant sur son titulaire ; Vigny disait si joliment que « l’honneur est la poésie du devoir » en brodant sur l’adage « noblesse oblige ». Au Moyen-âge, c’est une charge que le roi délivre à son vassal qui a fait preuve de courage d’abord, qui s’est contenté de naître ensuite, pour reprendre le mot de Pascal. Ces « privilèges » furent au cœur de la Révolution de 1789 : c’est l’incapacité de l’aristocratie française à ajuster au sens strict les honneurs qu’elle conférait, engoncée dans une fosse de médiocre courtisans se disputant les faveurs du monarque, qui a déclenché le sentiment d’injustice conduisant à la nuit du 4 août. La force de la République est d’avoir, par son modèle de méritocratie, ouvert à la reconnaissance l’ensemble de ses citoyens, quels qu’en soient l’état ou la classe sociale. C’est l’honneur qui devait « régner, comme un monarque, sur le prince et le petit peuple » (Montesquieu) ; cet honneur devient caractéristique de l’humanité qui, prenant conscience de sa dignité, se dépasse par le sublime proudhonien. Se détachant du statut, de l’état – noblesse d’épée ou noblesse de robe – pour s’attacher à l’homme, c’est en réalité la notion chrétienne de l’honneur qui est revisitée : cette dernière avait déjà inversé le paradigme antique des charges honorifiques pour n’en faire qu’un attribut de l’honneur chevaleresque, cette responsabilité individuelle de l’homme devant se dépasser pour se conformer à l’image de Dieu, en imitant le modèle incarné du Christ (Saint Anselme de Cantorbery). La reconnaissance par les honneurs était ainsi justement rabaissée à l’astucieuse manifestation humaine du Caritas divin, exigeant de placer le meilleur de nous-mêmes au service de nos prochains pour mériter le pardon de nos péchés et notre rachat par le sacrifice suprême du Christ.

La vraie justice sociale consiste ainsi en l’adéquate reconnaissance, affranchie des notions mercantiles de succès économico-social, de la société à l’égard de ses membres. Ces marques de reconnaissance prennent une multitude de formes : discours publics, décorations, privilèges, mais surtout aujourd’hui reconnaissance par les médias, les réseaux sociaux, l’inconscient collectif. En effet, l’honneur ne se mesure pas à l’étalon du résultat (le succès, la réussite), mais plutôt à celui du moyen engagé par l’homme. Si cette caractéristique est absente, le risque est couru de ne poursuivre les honneurs que pour ce qu’ils sont – une marque de reconnaissance – et non pour ce qu’ils reconnaissent – l’acte vertueux. C’est toute la différence entre Cassius et Brutus qui se suicident par orgueil pour ne pas subir le « déshonneur » de la défaite – en réalité, l’humiliation, c’est-à-dire le mépris de la société –, et François Ier écrivant à sa mère, au soir du revers de Pavie, que « tout est perdu, fors l’honneur ».

Mais notre époque subit – entre autres – deux drames : le juridicisme et l’économisme, tous deux marqués par la culture du résultat. Juridicisme et économisme vont de pair, et le développement du marché s’accompagne fort naturellement d’un développement de l’activité juridique. Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort avait eu ce mot cruel : « On sent combien ce mot, l’honneur, renferme d’idées complexes et métaphysiques. Notre siècle en a senti les inconvénients ; et, pour ramener tout au simple, il a établi que l’honneur restait dans son intégrité à tout homme qui n’avait point été repris de justice ». La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, socle du libéralisme, n’était pas conçue comme charte des devoirs et des responsabilités de l’homme. La loi n’est, même chez les libéraux, qu’un « plancher », le minimum que l’homme doit observer, non le plafond de ce à quoi il devrait aspirer. Mais avec la concurrence généralisée et effrénée de l’homme contre l’homme, l’individu épuisé s’est réduit, comme le montre Alain Ehrenberg dans « La fatigue d’être soi », à sa seule individualité, son confort, son intérêt. Sa responsabilité à l’égard de son environnement – famille, entreprise, nation, mais aussi environnement écologique – s’étiole et se limite au seul respect du droit. Toute la stratégie des acteurs du marché est ainsi, comme l’a montré Antoine Garapon dans  « La raison du moindre Etat », de maximiser leurs marges en fonction du droit perçu comme règle du jeu avec laquelle il s’agit d’interagir. L’on joue sur ses exceptions, sur ses mécanismes, voire sur ses failles, l’on concentre ses efforts sur l’exploitation de ce que l’Etat aurait pu omettre de réguler ou omettre de punir adéquatement (c’est le viol lucratif de la loi dans l’affaire Volkswagen, théorisé par les juristes anglo-saxons par le concept « d’efficient breach »). En empêchant l’homme de mal faire, on oublie de lui permettre de faire le bien : plus l’Etat régule, plus l’homme cherche à déroger. L’un et l’autre se détournent de leur vocation dans une sorte de spirale dévoyée vers le bas. L’horizon des devoirs de l’homme a ainsi progressivement été ramené à la seule ligne de crête des obligations juridiques ; et même celle-ci se rétrécit sous le vocable « d’économie du droit ». Il y a dans l’honneur quelque chose d’antimoderne : superflu par rapport au droit, il est inefficace du point de vue de l’économie. Seuls demeurent les honneurs, coquilles vides, objets de trocs et de trafics d’influence pour les uns, de dédain pour les autres, d’indifférence pour les derniers.

Or nos sociétés, et la création de richesses – économiques, culturelles, humaines – qu’elles permettent, ne peuvent exister sans leurs deux béquilles : la responsabilisation de leurs membres, d’une part ; et la reconnaissance collective ajustée aux mérites de l’homme, d’autre part. Selon Simon Weil, « le respect dû à chaque être humain comme tel […] ne suffit pas à satisfaire le besoin de l’homme ; car il est identique pour tous et immuable, au lieu que l’honneur a rapport à un être humain considéré non pas simplement comme tel, mais dans son entourage social ». Elle poursuit : « ce besoin est pleinement satisfait, si chacune des collectivités dont un être humain est membre lui offre une part à une tradition de grandeur enfermée dans son passé et publiquement reconnue du dehors ». Les honneurs comme récompenses utilisent ainsi la soif anthropologique de reconnaissance de l’individu pour mieux servir le bien commun.

Si le droit n’est qu’un outil de stabilisation de nos sociétés, l’honneur est moteur de leur élévation. Il est fondé tant sur un idéal d’homme responsable imprégné de ses devoirs que sur la réalité charnelle de l’homme déchiré par ses passions et ses égoïsmes. Loin de consacrer l’ambition, la présomption, ou la vanité, les trois manifestations de l’orgueil selon Saint Thomas d’Aquin, les honneurs rendus par la société à ses membres tissent intimement l’acte admirable de l’individu à sa quête de reconnaissance. Cette adéquation est une nécessité publique ; lorsqu’elle fait défaut, ainsi qu’il semble être le cas aujourd’hui, la responsabilité nous en échoit principalement. Cette adéquation dépend en effet de notre propre soumission personnelle au devoir du dépassement de soi, mais aussi de l’échelle de valeurs que nous nous donnons et à l’aune de laquelle nous jaugeons les hommes et les choses, dans notre vie personnelle mais aussi professionnelle : journalistes, hommes politiques, hauts fonctionnaires, chefs d’entreprise, managers : quel est votre témoignage, qu’incarnez-vous, que transmettez-vous ? Ce n’est qu’une fois ce travail de la société sur la société effectué que médailles et discours cesseront de nous faire sourire, pour construire et poursuivre ce grand récit national afin que nous laissions, à notre départ, sans un pli, sans une tâche… notre panache.

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A propos de Paul-François Schira

Paul-François Schira est élève à l'ENA, promotion George Orwell (2015-2016).