Redécouvrir Pierre Loti

Redécouvrir Pierre Loti

Redécouvrir Pierre Loti

Connaissons-nous bien Pierre Loti ? Officier de marine atypique et écrivain fantasque, voilà un auteur qui redonne du sens à la « poésie en prose », et qui, par ses extravagances et sa voix précieuse, serait sans nul doute, aujourd’hui, un excellent personnage médiatique…

Plongeons d’abord dans l’univers qui fut celui de Loti, ce doux surnom qui rappelle une fleur tropicale. Il faut s’imaginer cet officier de marine au raffinement extrême, décorant sa cabine, à bord de son bateau de guerre, avec des peintures de fleurs, et des fleurs de ses nombreuses conquêtes… Il faut s’imaginer notre poète détaché sur un bâtiment de guerre britannique lors des premiers pas de l’Entente cordiale, passant le Bosphore, et préférant les plaisirs orientaux aux patrouilles en mer de Marmara.
Loti, le rêve et le désenchantement. Loti, l’optimisme rationaliste d’un XIXe siècle finissant et la langueur des amours impossibles. Loti, « à voile et à vapeur », pourrait-on dire pudiquement… Les homosexuels, qui revendiquent cet académicien comme un des leurs, n’ont pas tort, sauf sur un point : Aziyadé, la belle Circassienne de Stamboul qu’il dérobait tous les soirs au Sultan de la Sublime Porte, était bien une femme !

Julien Viaud commence à écrire dès son entrée à l’Ecole navale, à la fin des années 1860. Le devoir de réserve que lui impose son statut d’officier de marine lui impose de ne prendre le nom de Loti comme nom de plume qu’en 1876. Entre temps, il se marie à 23 ans à Tahiti, avec la belle Rarahu et sous le regard bienveillant de la reine Pomaré, qui lui donne le surnom de Loti. Et il a déjà connu plusieurs campagnes autour du monde…

Au-delà de l’incontournable Pêcheur d’Islande, se cachent Aziyadé, Mon frère Yves et Le Mariage de Loti, trois textes symboliques de l’oeuvre de cet aventurier extravagant, entré dans la Marine afin d’éponger les dettes familiales. A l’heure où, dans la Marine, l’oeuvre exploratrice de Dupetit-Thouars sonne en écho aux coups de canon de l’amiral Guépratte, Pierre Loti sidère ses pairs et ses supérieurs par son excentricité.

Si l’amour tient une place prépondérante dans l’oeuvre de Loti, le meilleur exemple en est sans doute Aziyadé, ce recueil de correspondance avec l’officier anglais Plumkett, ami de Loti, sur les aventures amoureuses de celui-ci à Stamboul, capitale de l’Empire ottoman sur le déclin. Si la raffinerie des manières de Loti avec sa maîtresse, qui y trouve sans doute compagnie plus aimable qu’au harem, contraste avec les manières d’une civilisation décadente, ce roman d’amour se double d’un roman d’aventures, rigoureusement autobiographique. Dans des situations parfois burlesques, l’auteur se cache et se déguise pour ne pas être vu des gardiens du harem ; il fait des allées et venues épiques entre son bateau de guerre, au mouillage, et les bras de la belle. Les combats navals et la poudre des canons sont loin ! Ce qui est à retenir ici, c’est Loti bohème et fantasque.

Egalement intéressant au plan historique et peut-être plus réaliste est le roman Mon frère Yves. Loti nous conte le parcours d’Yves, jeune paysan breton engagé comme matelot et manœuvrier de grand cœur, à l’époque du déclin de la marine à voile. Yves, après avoir surmonté l’adversité et navigué pendant des années sur une mer tantôt décrite comme un cadre enchanteur invitant à s’échapper, tantôt comme une masse effrayante et obscure qui ne gronde que menaces, parvient au grade de second maître, à la fierté indicible de sa famille. On relira avec intérêt la description terrifiante de la noire ville de Brest, de son port vautré dans la prostitution et des pompons rouges qui envahissent la rue de Siam le samedi soir. Dans les campagnes, la paysannerie bretonne n’a guère évolué depuis Balzac et ses Chouans : noirceur des traits, extrême pauvreté et alimentation précaire. Dans ce court roman où l’on préférera garder en mémoire le parcours d’Yves, marin rugueux et fidèle, transparaît surtout la mélancolie de Loti, son désenchantement devant la brutalité humaine.

Cette mélancolie s’exprime d’une toute autre façon, et elle est teintée de douces échappées, dans Le Mariage de Loti. L’auteur y connaît son (premier) mariage : « il était à peu près minuit, en dessous, sur l’autre face de la boule terrestre, dans les jardins de la feue reine Pomaré (…). En Europe, c’était une froide et triste journée d’hiver (le 25 janvier 1872). Dans les jardins de la reine, c’était le calme, l’énervante langueur d’une nuit d’été ». Cet oxymore traduit bien le paradoxe de Loti, nature sensible chez un militaire, homme de plaisirs comme échappatoire à une mélancolie jamais éloignée du spleen de Baudelaire. Cette langueur, on la retrouve tout au long de cette nouvelle correspondance avec Plumkett. Elle ne relate que douceur de vivre et embrassades langoureuses.

En définitive, Pierre Loti s’avère plus varié, plus interlope sans nul doute, que la réputation d’écrivain purement « maritime » qu’on lui connaît. Ses romans, allant du rose au noir, ont toujours cette pittoresque touche autobiographique. Inclassables par rapport à la littérature de son époque, ses romans nous aident, c’est une évidence, à nous évader mais nous invitent aussi à échapper aux carcans du politiquement correct et à ne pas bouder un plaisir immédiat, charnel et très « colonial ». Loti, cet écrivain plein de curiosités et de panache, est si peu de son temps… Il aurait fait merveille dans les salons des Lumières, et serait si télégénique aujourd’hui !

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François Charensac