Le Maître et Marguerite : par-delà les rivages de la conscience

La littérature russe est principalement considérée pour les nombreux trésors qu’elle octroya au monde au cours du 19ème siècle. A considérer principalement sont les intrigues surréalistes de Gogol et Pouchkine, les tourments psychologico-mystiques de Dostoïevski, et le classicisme emprunt de romantisme de Tolstoï. Mais l’ère suivante a offert au moins deux autres géants, chacun dans un style très personnel, aux antipodes l’un de l’autre : Boulgakov et Nabokov. Le second, dont l’œuvre très marquée par une étude des mœurs humaines générationnelles, ne concernera pas ici notre propos.

Mikhaïl Boulgakov n’eut qu’un seul grand roman à son actif, qui symbolisera son existence, ses espoirs, ses déchéances, et son bonheur sauvé par l’amour qu’il portera à sa femme au crépuscule de ses jours. Ce thème tardera à paraître dans son ouvrage, réverbérant une vie misérable, victime du communisme jusqu’à son départ en 1940. Cela fait alors 12 ans que Boulgakov travaille sur Le Maître et Marguerite, qu’il achèvera sur son lit de mort, à la source d’une passion revigorée prenant notes au son de sa voix brisée mais point vaincue. Il faudra attendre 1973 pour que le résultat de cette quête paraisse en Allemagne, dans une édition « expurgée » des passages contraires à l’éthique du régime répressif. Ils sont si nombreux que l’œuvre en est meurtrie, désossée, privée de son essence. Quelques années plus tard, enfin, l’ensemble sera imprimé et glorifiera la mémoire de son créateur. Approchons-nous donc du fantastique fantasque d’un romancier bouleversé par le communisme qui l’entoure.

Il est question de ce que l’on peut ou doit être, des rêveries métaphysiques, peut-être parfois mystiques, d’un homme auquel tout avait été refusé. Sauf l’amour.

Il s’agit d’un diptyque, entre le Moscou stalinien et la crucifixion de Jésus. Entre ces mondes, un seul lien puissant, indicible, intemporel : le diable. Ce dernier, caché derrière l’identité de Woland, apporte le chaos à la ville dont chacun des aspects est précisément maîtrisé à l’origine, amenant de la couleur à une éternité monotone de gris, symbolisant donc un rôle osé, celui de création dans le nihilisme. Entre un théâtre mis en panique, un poète dont il est décrété la mort dès les premières pages, un éditeur « évanoui » en Crimée pour un retour tout aussi preste, Woland et ses aides, au sein desquels un chat flegmatique et chapardeur, rénovant Lewis Carroll, et des étrangetés menant danse et violence de concert. Ici, c’est la beauté de l’inconnu qui nous est dévoilée par les yeux de ceux qui d’ordinaire nous en privent et nous tentent par ses atours.

Le Maître apparaît, on l’a dit, tardivement. Ecrivain perdu, souffrant en silence dans un hôpital psychiatrique, il retrouve soudainement la flamme qu’il croyait à jamais soufflée par le sort cruel, en connaissant la simple mais subtile Marguerite, ils se retrouveront par un vol au-dessus de Moscou paniquée, dont tous les carcans, tout l’ordre imposé a été rompu. L’étincelle a jailli, et le feu couve, ailleurs.

L’on ajoutera à cela une relecture de l’histoire biblique, impliquant une spiritualité qui, bien qu’a-chrétienne, ne lui est certainement pas opposée, pour être en présence d’un ouvrage d’une richesse créative extraordinaire, aux antipodes d’un Gorki qui sévira et en soutirera gloire et pécule lorsque Boulgakov mange son pain blanc. Puissions-nous tous avoir été à sa table.

S’agissant de la meilleure œuvre qu’il m’ait été donné d’admirer, je ne puis la résumer à un compte-rendu factuel, hors du contexte crucial à sa compréhension.

Les enjeux, spirituels, politiques, impliquant mœurs, possibles, imaginables, sont, le plus simplement et le plus difficilement concevable à la fois, profondément humains. Il est question de ce que l’on peut ou doit être, des rêveries métaphysiques, peut-être parfois mystiques, d’un homme auquel tout avait été refusé. Sauf l’amour. Et l’humour fascinant, sévère mais juste, de la première partie, fait place à un conte sur les sentiments et le partage passionnel et artistique qui trouvera son apothéose dans l’épilogue, aux côtés des cavaliers de l’Apocalypse.

Vous noterez, chers lecteurs, que je n’ai guère explicité les événements hors de leur symbolique. S’agissant de la meilleure œuvre qu’il m’ait été donné d’admirer, je ne puis la résumer à un compte-rendu factuel, hors du contexte crucial à sa compréhension. Cela vous permettra, je l’espère, de prendre place au cœur du grand voyage, aux confins des idéaux, qu’un écrivain, dont le sourire n’avait guère de raison de survenir hors de ces heures de bonheur créatif, vous offre ici. Et que ses splendeurs vous émerveillent.

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NDLR: détail amusant, Le Maître et Marguerite livre de chevet de Nathalie Kosciusko-Morizet dans [button color= »none » size= »small » link= »http://www.lefigaro.fr/sortir-paris/2014/03/19/30004-20140319ARTFIG00020-un-dernier-verre-avec-nathaliekosciusko-morizet.php » target= »blank » ]le Figaro[/button]

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Léopold Le Ruyet

Etudiant en master de recherche économique à l'Université Panthéon-Sorbonne