L’étude des Belles Lettres dévoile les éternelles préoccupations de l’humanité

Avertissement 

Le texte présenté ci-dessous est l’extrait d’un ouvrage d’Henri Charlier
(Comment sauver l’enseignement libre) publié dans la revue Itinéraires n°104 de juin 1966

La même erreur sévit dans l’étude des lettres : on y cache les éternelles préoccupations de l’humanité. On cher­che à faire goûter la beauté littéraire des œuvres, leurs qua­lités poétiques ou dramatiques, on en fait admirer l’obser­vation psychologique ; saisir les DIFFÉRENCES avec notre tempe ; on recherche les tenants et les aboutissants ; toutes choses où se complaisent les enseignants routiniers, car elles sont, susceptibles d’infinies recherches infimes, depuis surtout que Taine a enseigné à tourner sans fin autour du pot sans jamais entrer dedans. On se contente d’étudier les moyens de l’art et non son but qui est toujours chez les grands hommes une pénétration de l’être par la beauté, l’éclat du vrai.

On fait remarquer comme une faiblesse l’idée que se faisaient les Grecs de la fatalité, du Destin qui fait le fond de leur tragédie, sans même se douter que la fatalité est le nom que donnaient les Grecs à ce que nous nommons le péché originel. Depuis la première faute la nature est bles­sée pour tous les hommes cette blessure est devenue pour eux, sauf pour la Très Sainte Vierge, un état de nature. Et le théâtre des Grecs est tragique parce qu’ils se rendaient compte de l’impossibilité pour l’homme d’échapper par lui­-même aux conséquences de ses fautes. Mais en même temps Eschyle, Sophocle, sont des prophètes parmi les païens ; ils aspirent à ce qui fut apporté par Jésus, un salut venant de Dieu.

Qui l’enseigne ? C’est écrit cependant dans toutes ces grandes œuvres. Dans l’Orestie un crime entraîne l’autre et il n’est humainement aucun moyen d’en sortir ; seul le pardon divin met un terme à cette fatalité du péché. La boule blanche d’Athéna fait acquitter Oreste.

Œdipe a tué son père, épousé sa mère : de tout cela il est innocent car il ne les connaissait pas. Son père n’avait été pour lui qu’un vieillard autoritaire qui lui barrait la route et voulait le faite maltraiter par ses valets. Épouser la reine était la récompense d’un haut fait qu’Œdipe avait accompli … Tout se découvre d’une manière angoissante et tragique. Œdipe se crève les yeux pour ne plus voir les témoins vivants de ses crimes innocents. Il est chassé par son fils. Cet homme chargé de crimes qu’il n’a jamais voulus s’en va sous la conduite de sa fille Antigone qui est aussi sa sœur de mère. Il va mourir à Colonne, mais la mort de ce héros innocent est une bénédiction pour la cité, et Thésée dit aux filles d’Œdipe : « On ne doit pas pleurer ceux dont la mort a été un bienfait public ; ce serait offen­ser les dieux. » Que cela va loin ! Quelles figures de la Croix et de l’avenir chrétien ! Antigone elle-même périt à Thèbes, un peu plus tard, pour avoir observé « ces lois non écrites, mais impérissables, émanées des dieux … » « Ce n’est pas, dit-elle, d’aujourd’hui qu’elles existent ; elles sont éternelles et personne ne sait quand elles ont pris nais­sance. Je ne devais donc pas, effrayée des menaces d’un mortel, m’exposer à la vengeance des dieux. » Antigone a déjà l’esprit des martyrs. Ces paraboles païennes témoi­gnaient de l’ESPÉRANCE D’UN SALUT ; cet esprit prophétique progressait en Grèce depuis les origines, car Homère, mal­gré le charme de ses narrations poétiques, est plus triste que les tragiques, il espère moins qu’eux. Et cependant l’Iliade s’achève sur les pleurs mêlés de deux ennemis, Achille qui vient de tuer Hector, Priam le père d’Hector qui demande le corps de son fils. Quelle vue innocente sur le pardon des injures. Était-il si grand en Israël, à la même époque ?

Nos contemporains, même instruits, ignorent que l’antiquité païenne dans ce qu’elle a de meilleur a désiré quelque chose comme une révélation qui apporterait un remède à l’enchaînement des maux et leur apprendrait le nom et la pensée du Destin. Le rationalisme de l’Université s’y oppose.

Ils ignorent aussi la piété constante et simple des Anciens et dans quel sentiment de la présence de Dieu ils vivaient. Xénophon abonde en témoignages de piété et par­ticulièrement dans La retraite des Dix Mille : ce qui le fait passer aux yeux des universitaires pour un petit esprit. Mais Descartes est allé en pèlerinage à N.-D. de Lorette en remerciement de ses premières inspirations sur la méthode scientifique (on le cache aussi). Ces universitaires seraient-ils capables de diriger en retraite, sur mille kilomètres, une armée de dix mille hommes en pays inconnu ? d’écrire en français comme Xénophon écrivait en grec ? Exilé d’Athènes, ce type du militaire cultivé, de l’économiste et de l’historien observateur, éleva près d’Olympie un petit temple à Diane. Il acheta, d’une part de son butin, à l’en­droit que l’oracle lui désigna, une terrain boisé où passe une petite rivière, avec toute sorte de chasses aux envi­rons. Il décrit avec charme le lieu, la fête annuelle et les obligations du possesseur, car c’est là même qu’il se retira. (Les obligations du possesseur ! Quelle ouverture sur le caractère de la propriété dans l’ancien droit ! La nuit du 4 août, si célèbre, abolit ces « obligations » du possesseur.)

Or notre Université continue à opposer la grandeur in­tellectuelle de l’antiquité aux soi-disant pauvretés de la société chrétienne du Moyen Age. Par bonheur, une ironie de l’histoire fait que l’homme qu’ils honorent comme le héros et le martyr du rationalisme, Socrate, avait un « dé­mon » auquel il croyait fermement et auquel il obéissait. Les contemporains sont tous d’accord sur le fait et en apportent les preuves. Ce démon était tout simplement son ange gardien, dont ne sont pas dépourvus les païens. Notre jeune clergé ne croit plus à ce que le premier ratio­naliste de l’histoire de la philosophie était obligé de cons­tater. Mais il ignore Socrate. Il m’a été impossible de trouver les Mémorables dans la bibliothèque d’un grand séminaire où j’étais appelé comme conférencier.

Dans un dialogue fort bien mené et qu’il a intitulé Le Démon de Socrate, Plutarque, prêtre d’Apollon Pythien, oppose à un pur rationaliste qui se recommande de Socrate l’existence de ce « démon ». Mais Plutarque qui était un enfant lorsque S. Paul fit un sermon à l’Aréopage d’Athènes, est en retrait sur Eschyle et Sophocle ; ceux-ci désiraient un salut venant de Dieu ; on pourrait dire que Plutarque essayait d’expliquer rationnellement les faits dûment attestés d’un au-delà de la nature sensible, comme le démon de Socrate et sa propre Pythie dont il avait le gouvernement. Il est le témoin type de la loi naturelle pure et simple. L’esprit prophétique s’est arrêté chez les Grecs avec les tragiques, et rien ne montre mieux l’élection du peuple juif que son attente toujours plus vive et pressante du Messie jusqu’à ce que le dernier prophète pût le montrer du doigt et dire : « Voici l’Agneau de Dieu … »

Il n’est nullement indifférent de connaître l’antiquité et de la connaître sous ce jour. Voici ce que nous tirons des mémoires du R. P. dom Célestin Lou Tsien Tsang, ancien premier ministre de la République chinoise :

« Vous savez à quel point on médit des études littéraires chinoises et combien on a raconté qu’elles ankylosaient l’esprit des étudiants, ajoutant que le confucianisme lui-même était un système défunt, qui tombait en pièces et ne pouvait résister à une modernisation. Ceux qui ont tenu ce langage ont confondu le confucianisme avec l’usage déformé qui en a été fait par un grand nombre et ils n’ont pas remarqué que, quelle que soit la modernisation qui était nécessaire, le vieux système d’écolage chinois avait au moins le mérite de ne pas apprendre l’exercice de la lecture sans apprendre en même temps celui du jugement ; car l’homme qui sait lire et ne sait pas juger risque d’ou­vrir son esprit, sa mémoire et son cœur à tout ce que le premier venu peut y verser. En dépit de quelques appa­rences, les études classiques chinoises offrent beaucoup d’analogie avec les études européennes d’humanité. Si au­jourd’hui en Europe, on se limitait à étudier le latin et le grec, on serait forcément un arriéré ; mais si, en n’importe quel pays on ignore et méprise les bases intellectuelles et littéraires de la civilisation, on est bien près de ne plus être un civilisé, et la question se pose alors de savoir dans quelle mesure on est un homme. »

Avis aux contempteurs du latin et de toute l’ancienne philosophie. Ils sont en train de devenir des barbares. Ils croient que tout ce qui est passé se trouve dépassé, alors que l’histoire montre de longues périodes de décadence in­tellectuelle et morale, comme nous venons de le voir en Grèce ; et alors que les hommes de tous les temps se sont trouvés devant LES MÊMES problèmes universels de pensée et d’action.

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