Les passions du pianiste – Le Ritz – De la compensation tyrannique du sexe

Nous poursuivons avec Enguerrand la quête existentielle dans un labyrinthe de passions.

Depuis que la famille Taittinger avait vendu le Crillon où son père l’avait habitué à descendre lorsqu’il l’accompagnait en concert à Paris, l’ambiance poupée de cire tirée des mille et une nuits qu’arboraient avec un sourire identique de visage en visage les serveuses, avait poussé Enguerrand à déserter le jardin d’hiver où il aimait aller entendre la harpiste apaiser l’ambiance sous le regard de l’éléphant de cristal qui ne trône désormais plus au centre de la pièce. Un esprit nouveau riche surfait et avait envahi cette vieille maison de tradition française où il était réputé pour ses commandes invariables de champagne rosé de la maison.

Déçu par le côté jet-set du Plazza, pourtant voisin du théâtre des Champs Elysées où il se produisait régulièrement, peu désireux de s’enfermer au Georges V, trop plein d’un public qui le connaissait, et jamais vraiment à son aise dans les salons guindés du Meurice, Enguerrand avait donc repris donc le chemin du Ritz dont un temps l’ambiance trop Jazz le dérangeait. Dès ses premiers séjours il s’y sentit pourtant chez lui. Et particulièrement au bar dont il était devenu un habitué complice du comptoir. Jamais il ne s’installait en salle. Il aimait regarder les barmen et apprendre d’eux. Ils s’ingéniaient ensemble à créer des cocktails musicaux que les serveurs amusés notaient dans le cahier des créations. Lui, dédiait une création à chacun de ses amis que lui évoquait la mixologie du moment. Cette atmosphère jazzée des années trente le ravissait dans les deux sens du terme. Il était aux anges et emporté dans un autre monde, justement celui de ses secondes parties de concert, celui de l’évasion, de l’ailleurs. A l’occasion, en extrême fin de soirée, lorsque la salle se vidait et que l’ambiance nocturne lui soufflait la note bleue, il se mettait au piano et improvisait sur les créations des barmen. C’était un jeu qui pouvait s’étendre assez loin dans la nuit quand les derniers clients étaient partis ou pour certains tellement captivés qu’ils se laissaient emportés au bout de la nuit.

Le feutre de la pièce, les effluves des cocktails, ses doigts glissant sur le clavier, tout respirait une sensualité que la nuit ne contenait plus. Il était bien, tout simplement ! Mais il était conscient aussi, en créant ce théâtre d’ombres, qu’il repoussait le froid retour au réel. Celui où le rêve s’effacerait devant la pâleur du monde, de son monde. Ce monde qu’il fuyait autant qu’il le cherchait et dont le tiraillement le renvoyait sans cesse à cette partie de lui-même, vide comme le plus terrifiant des points d’arrêt, interminable et suspendu au-dessus du néant.

Alors qu’il voyait arriver l’heure fatidique où il lui faudrait lâcher le clavier auquel il s’accrochait pour ne pas dévisser dans son propre vide angoissant, il sentait monter en lui un désir non moins foudroyant. Un désir devenu une accoutumance, celui par lequel tant et tant de fois il avait trompé son ennemie, sa marâtre, l’angoisse de la solitude du soir. Il avait tellement fait de la séduction et du sexe son dérivatif, son anesthésiant que la pulsion sexuelle en était devenue le revers de la pièce de l’angoisse et du vide. Sitôt ses peurs à peine frémissantes, la pulsion salvatrice se réveillait et prenait le pas sur la phobie. Il s’était fait en son esprit un tel amalgame, que peur du vide et sexualité n’était plus qu’un même mouvement. Le désir toujours plus violent de sexualité devenant plus fort avec la double dépendance (du corps et de la peur), il ligotait l’angoisse tant son esprit était accaparé à assouvir ce besoin devenu tyrannique. Telle une drogue qu’on utilise comme un baume, le poison contenu dans le flacon en anesthésiant la peur du vide avait ouvert une autre béance, celle du manque, sans avoir comblé le vide. Aussi le sexe, dont il s’assurait une proximité facile en cultivant son style et son charme, était devenu un automatisme de défense contre le vide, tout en creusant en lui le manque d’une dépendance.

Ainsi en est-il la violence de la sexualité. Elle contient une telle force émotionnelle et pour l’homme une telle puissance à la fois consolatrice et revalorisante, comme une sorte d’intimité existentielle, qu’elle libère un semblant de satisfaction identitairement rassurante. D’abord apaisante, elle creuse un gouffre de néant, une fois la sensation bienfaisante passée. Aussi joue-t-elle, comme toute drogue, son office apaisant et son œuvre destructrice, dès lors qu’elle ne sert plus le don de soi amoureux, mais la captation jouissive, narcissique plus qu’égoïste.

Et c’est bien ce qui était arrivé à Enguerrand. Il cherchait auprès de ces femmes d’un soir, le miroir rassurant dans lequel Narcisse puiserait un reflet suffisant de bien-être. Il avait d’abord voulu fuir ses peurs et c’était toujours le cas. Mais ses peurs n’étant que des signaux d’un vide plus profond, il trouvait dans la sexualité, de quoi remplir ce vide. Or ce vide qui était en lui, il se donnait l’illusion de le remplir de lui-même. Par ce reflet narcissique rassurant, il ne faisait que combler son vide par son vide. Ainsi, tel le petit Van, il remplissait une bassine avec une passoire. C’est pour cela qu’il avait remarqué, comme avec le coquelicot bière, que la violence de ses passions qu’il fallait apaiser sans tarder, le laissait plus vide et mort encore après qu’avant. D’autant que chez lui la dépendance physique et émotionnelle du sexe ne faisait qu’ajouter un vide émotionnel et charnel au vide existentiel, sans rien régler de ce dernier. Pire, en devenant tyrannique sa pulsion charnelle l’empêchait d’affronter sa phobie du vide et donc de lui apporter la moindre réponse. Il s’était enfermé dans un cercle vicieux dont il prenait seulement conscience et dont la violence de l’apparente voie sans issue l’effondrait encore un peu plus.

A suivre

Commentaires

commentaire