Le voyage de Lord Partner – Prologue – Partir pour survivre

A l’occasion du confinement saison 2, nous vous proposons de suivre Lord Partner dans ses voyages originaux en France, faits de rencontres et de paysages.

Prologue – Confinement saison 2 J-1 de J-8 – Partir pour survivre

Sa décision était prise. Il fallait partir.

Le cœur brisé, s’il voulait survivre à cette blessure, il lui fallait mourir à sa vie présente. C’était aussi simple que complexe. Le moment s’y prêtait, tout convergeait pour franchir le pas d’une vie nouvelle, mais tant d’amitiés le retenait. Il ne savait pourquoi mais il laissait toujours une empreinte unique dans le cœur des gens qu’il croisait. Aux restaurants, aux hôtels qu’il avait habitué à son passage, il était le convive privilégié, l’hôte des confidences, le client ami.

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Ce qui valait aux tables valait dans son métier, chez ses amis. La joie étonnamment spontanée que tous avaient à le revoir lui rendait difficile un franc départ. Il lui aurait semblé être injuste envers tant d’amicale reconnaissance.
Pour autant, son cœur était brisé et la joie qu’il avait de se sentir ainsi apprécié n’était qu’un délicieux baume apaisant mais jamais cicatrisant. Son âme sœur avait disparu comme une illusion éphémère.
Après un mois de silence à tenter cent activités passionnantes, rien n’y faisait son cœur était triste, son âme dans la pénombre, son esprit sans cesse assailli de souvenirs et d’images qu’il aurait voulu ne jamais avoir eu en sa mémoire.

Installé à Grenoble, récemment rappelés par ses chères montagnes, il devait retourner à Rouen où quelques activités le réclamaient périodiquement. C’est en se levant le matin du départ que l’idée lui vint comme une évidence. Depuis un mois que la vie s’était pour lui effondrée, il avait fait le mort socialement se contentant de son activité professionnelle et de quelques loisirs sportifs avec des inconnus. Il était à présent résolu à vendre sa berline confortable et luxueuse pour acheter une petite fourgonnette qui lui servirait de coquille d’escargot.
Cela faisait quelques années que l’idée faisait son chemin, mais il y avait toujours eu des obligations pour le retenir. En ce début d’automne aux airs de couvre-feu déprimant, tout se conjuguait pour rendre le possible évident autant qu’il était nécessaire. Il se donnait quelques semaines pour trouver le véhicule ad hoc et l’équiper. Il lui fallait un véhicule court pour pallier sa vue déficiente mais suffisamment long pour tenir allongé. Mais il en allait ainsi chez lui que lorsqu’une décision était prise, le déclic enclenché, les choses devaient passer de projet à acte en très peu de temps.
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Arrivé dans la capitale normande, il enfila non sans plaisir une série d’apéritifs amicaux tout en restant attentif aux alertes laissées ici ou là histoire de se faire une idée du marché des utilitaires. Quelques visites, et c’est vers un Partner assez âgé et fort loin de son habituel confort qu’il se dirigea. Il n’avait pas d’idée précise de ce qu’il voulait, ni du style de vie qu’il entendait épouser. Comme eut dit saint Ignace de Loyola, expert en discernement, il se trouvait dans une parfaite indifférence. Il avait bien au fond de lui un appel à une grande simplicité et à la discrétion, mais ce n’était pas un absolu, ni une pensée réellement formalisée. L’opportunité décida pour lui. Le garage reprenait sa luxueuse berline, cela l’arrangeait et suffit à trancher en faveur de cet exact opposé de son quotidien actuel. Pas l’ombre d’une option, mais un sentiment de liberté qui l’envahit dès qu’il fut propriétaire de son nouveau compagnon dont le nom s’imposa de lui-même, comme une résurgence du passé, une moitié qui lui était quelque part familière : Arthur.

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Soulevé par l’excitation de cet espace de liberté, il fit rapidement les achats d’aménagement nécessaires fort de son expérience estivale avec Bob, le camion de son ami aujourd’hui disparu. L’excitation était telle qu’il lui semblait rajeunir de 20 ans, comme si à nouveau la vie s’ouvrait à lui. Il restait toutefois prudent car ce sentiment l’avait envahi déjà dans les yeux de son presque frère perdu.

Pourtant ce sentiment demeurait et croissait à mesure qu’il partageait son projet à ses amis. Quelques-uns souriaient sous cape, d’autres étaient inquiets, mais la plupart n’étaient pas surpris. Dans la prestance de ce beau quadragénaire habitué aux palaces il y avait un souffle libre qui ne dénotait pas avec la vie de bohème. Et lui-même se sentait à l’aise dans ce double rôle de lord Partner, ainsi qu’on le surnommerait bientôt.

L’heure du départ approchait au rythme des rendez-vous ordinaires. Un contraste silencieux s’installait. Deux mondes semblaient vouloir se chevaucher, l’ancien et le futur. Étonnamment, les plus beaux encouragements lui vinrent des amis, serveurs ou patrons de grands hôtels et restaurants étoilés. Et cette nuance ne fut pas sans effets sur lui. Les personnes qui le connaissaient sous son côté le plus sophistiqué étaient celles qui comprenaient le mieux son choix et le voyaient très bien dans cette nouvelle vie bohème.
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C’est ainsi qu’il conclut comme prévu sa vie « d’avant » à l’hôtel de Dieppe, en face de la gare de Rouen, par un dîner gastronomique en forme d’envoi en mission tant le directeur du restaurant, Pierre, l’encourageait à passer d’un monde à l’autre. C’est ainsi que, comme il quittait Rouen un mois plus tôt en passant sa dernière soirée post concert au Café Victor, pour rejoindre ses montagnes de savoie, il fit son clap de fin en ce même café un jeudi soir d’octobre 2020, dans une France sous couvre-feu et sous peu de nouveau confinée. Il était heureux de cette soirée autant qu’ému. Mais l’excitation et l’enthousiasme du départ primait sur l’émotion d’aurevoirs sincères et amicaux.

Le départ semblait simple mais la force de ces amitiés qui pourraient sembler superficielles d’un hôtelier et d’un restaurateur n’était pas sans le troubler. Il apportait une joie et plus encore un quelque chose plus profond d’humanité à ces rencontres qu’il lui semblait injuste et insultant de ne pas honorer.
Pourtant … combien il avait envie de partir loin loin loin.

Il ne s’était jamais compris. Un homme d’une culture et d’une stature sociale relativement élevée mais qui mettait à l’aise et enthousiasmait les serveurs, les personnes d’un niveau social dit plus modeste. Il avait toujours été proche et comme chez lui dans tous les milieux sociaux. Il était apprécié pour sa simplicité à briser les murs et les distances. C’était pour lui une joie naturelle qu’il ne voulait pas perdre. Mais que serait « Lord Partner » à l’avenir ?

Les dés étaient jetés. Pour lui il fallait partir.

Après un dîner gastronomique sur mesure, compte tenu de ses nouvelles restrictions alimentaires, lui l’ancien correspondant du Michelin, il prit donc la route pour Saint-Malo ville fétiche de son passé. A cette heure il pensait tourner la page d’une vie routinière, sans vraiment savoir quel avenir l’attendait, sans surtout s’en soucier. Cette question ne l’intéressait pas. Et pour cause, dans son cœur il était comme mort. Par amicale attention il choisit de donner un peu de nouvelles de ses premières aventures. Mais son souhait était de très vite à nouveau disparaître des radars sociaux. Il sentait au fond de lui que s’éclipser du quotidien de ses proches, c’était s’extraire de cette vie que désormais il traversait le cœur éteint.

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La première nuit et la première journée furent à la hauteur de ses espérances. Instantanément, il adora cette nouvelle vie. Mais il avait négligé que son amour pour la baie malouine, où il était venu tant et tant de fois se ressourcer, se superposait aux plus beaux souvenirs de ses amicales épopées désormais englouties.
Pour autant c’est la pluie et la tempête qui eurent raison de sa seconde nuit. Il décida de se diriger vers Quiberon, mais la météo le convainquit de prendre une chambre chez ses amis de l’auberge de Sainte Anne d’Auray. Tout son passé resurgit d’un coup. Plats divins, vins millésimés plus âgés que son propre anniversaire. On lui fit une fête après près d’un an d’absence lui qui autrefois venait tous les quinze jours en ces lieux bénis et de si réconfortante mémoire. Mieux, il fut mis à contribution pour la carte d’un étoilé à ouvrir après le confinement.
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Comme toujours on lui fit un menu sur mesure… comme il est difficile de passer d’un monde à l’autre.
A l’issue de cette soirée il lui parut de la même évidence qu’il lui fallait trouver la symbiose de ces deux univers qui finalement étaient lui, tant il est vrai que toute sa vie fut entre deux mondes. Celui du luxe et de la simplicité tellement il vivait l’un avec l’esprit de l’autre.

Peut-être était-ce là la clef de lecture de cet homme entre deux mondes, inclassable et par nature solitaire. Il semble qu’il apportait dans des mondes plus simples la grandeur d’univers d’ordinaires méprisants et cloisonnés. Amoureux du beau, il avait l’intime conviction que celui-ci était la planche de salut de l’humanité et plus singulièrement de toute âme en peine. Douloureuse solitude pour lui, mais à l’évidence source de joie pour d’autres.
Il comprit ce soir-là que sa fuite devrait trouver l’équilibre entre son monde ancien et le nouveau et que c’est à ce croisement qu’il porterait le plus de fruit…. pour peu qu’il parvienne petit à petit à panser la plaie béante de son cœur abattu. En même temps son désir de fuite semblait prendre le dessus autant que la curiosité d’explorer un monde nouveau.
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En dégustant un Bas-Armagnac de 1970, comme il en fut de son ancienne vie, les larmes lui vinrent. Les souvenirs de cet amitié perdue avaient tellement plus de saveur et d’authenticité que ce vieillard millésimé, si délicieux fut-il. Comme souvent chez, lui la souffrance fut un moteur. Elle aurait pu l’abattre et peut être cette fois-ci y parviendra-t-elle, mais à cette heure elle lui donna le ressort, un rien exténué, d’écrire une nouvelle page quoique l’ancre demeura encore amère et la main incertaine.
Le peu que dura cette amitié hors du commun imprima pourtant en lui de grands changements. L’esprit d’aventure pragmatique ne fut pas le moindre de ceux-ci.

Arthur modestement chargé d’un matelas mémoire de formes, d’une grosse couette d’hiver, de deux caisses contenant un réchaud, une casserole, une assiette, quelques verres et couverts et des provisions et enfin de son piano, il eut l’impression de faire son vrai départ ce dimanche matin depuis ce lieu pèlerin breton.
Il avait testé, amélioré son intérieur, établi un rituel de rangement et de mise en place de couchage efficace et rapide en cas de pluie au cours des deux premiers jours. Il lui semblait qu’Arthur et lui étaient de vieux complices. Son escale à l’auberge de Sainte-Anne dictée par la tempête et son amitié avait finalement comme clôt ce temps d’adaptation.
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Il voyait mieux l’équilibre à tenir et sentait avec plus de profondeur l’évidence de son choix. Il était heureux d’avoir revu et salué ses vieux amis, comme une tournée d’au revoir, mais il lui fallait partir et s’effacer.
Par reconnaissance, il publia les photos de sa soirée, bien conscient qu’elles dénoteraient avec ses nouvelles orientations. Il lui restait une dernière publication souvenir cette fois pour fermer le livre déchiré un mois plus tôt et il s’éclipserait des réseaux, réservant à son journal intime les pages qui suivent que nous avons romancé pour donner un peu d’air aux lecteurs confinés. Elles sont tout autant un voyage imagé que d’étonnantes rencontres en forme de conte philosophique où la vie nous enseigne à ciel ouvert.

A suivre….

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