Le voyage de Lord Partner – Grenoble – 1 er jour de confinement – Nos ressources cachées ne sont pas moins digne de confiance…

Nous avons laissé notre voyageur en haut du Saint-Eynard avec Mike, face à une jeunesse privée d’avenir… Ce qui ne laissa pas Lord Partner indifférent face à son propre avenir.

Depuis que j’avais cessé de me battre pour un monde auquel je ne croyais plus et pour lequel je ne voyais plus ce que je pouvais apporter, l’ennui m’avait pris comme une gangrène. Je m’étais alors lancé dans la musique à nouveau, trouvant du réconfort mais fort peu de satisfaction profonde. Je tentais de me convaincre que mes concerts, mes écrits en élevant l’âme apportaient un peu de joie dans ce monde de plus en plus terne. Mais au bout de deux ans force était de constater que si le but semblait atteint, en moi demeurait un vide et l’ennui progressait au rythme de la perte de sens.

Donner de la joie ne me suffisait, à l’évidence, pas. Ce que j’aimais, c’était aider ceux que je croisais à trouver la paix cet équilibre de vérité personnelle profonde et de liberté intérieure.
J’avais aidé tant et tant de jeunes dont le sourire apaisé et libéré était ma véritable récompense, que le monde semblait fade depuis que le succès m’avait conduit à de plus hautes fonctions, plus politiques et moins en lien direct avec les êtres concrets qui seuls m’intéressaient au fond.

J’avais un temps cru qu’agir par le haut, en politique, permettrait de mieux aider à cette liberté et à défendre la vérité anthropologique de l’Homme. Mais ce qui était possible il y a dix ans ne l’était plus aujourd’hui. Le monde depuis l’ère Hollande avait basculé et les errements macroniens avaient parachevé l’impensable : une France à genoux privée de liberté aux mains d’une caste dont lui-même n’est que la marionnette d’un théâtre d’ombres. Me sentant impuissant j’avais peu à peu et lâchement déserté le monde au gré de cabotages luxueux de grands hôtels en restaurants étoilés. Je comprenais donc très bien Mike et Etienne.

Dans l’idée de toucher le cœur, je publiais mes extravagances par plaisir de partager le beau. Cela aussi fit son effet. Et tant auprès des restaurateurs que de mes amis, je devins l’esthète apprécié dont on quête l’avis et qui procure de la joie sur son passage. Il en allait de même de mon poste de directeur artistique. Aider ces jeunes à enthousiasmer le public était une source de joie. Et j’étais apprécié pour cela aussi. Mais l’ennui gagnait malgré tout du terrain. La joie ne suffit pas. Pour être durable et se muer en bonheur il lui faut la stabilité. Or celle-ci ne vient que de dispositions intérieures et je sentais bien l’éphémère de mes actions comme de mes passages.
Autrefois, on m’appelait l’ange gardien, parfois Lucky Luke. J’arrivais je posais les bases solides en ceux qui me sollicitaient et je repartais comme j’étais venu. Mais j’avais aidé des personnes à se construire durablement. Jamais le sentiment d’inachevé et moins encore l’ennui ne m’avaient habité.
J’étais un éternel solitaire énigmatique, mais j’avais des amis partout. J’étais profondément utile à l’intime de chacun.
Tel était le sens que je voulais redonner à nouveau à ma vie. Tel devait être le sens de ces voyages.
Rencontrer, écouter, discerner, comprendre, aider. Mais l’aide que j’apportais jadis se faisait dans la durée qu’en serait-il de rencontres éphémères d’une soirée ?

Mon rôle ici se bornerait à éveiller, interroger pour faire progresser la lumière de la vérité profonde vers la liberté intérieure. Je n’étais pas un guide, ni un gourou, juste un érudit un peu esthète doté d’une surprenante capacité à lire très vite le cœur de mes interlocuteurs. Mes écrits serviraient à poursuivre en ceux qui le veulent nos premiers échanges. Une cohérence s’installait dans ce voyage et j’en étais tout autant galvanisé qu’excité d’impatience. Malheureusement, un nouveau confinement venait de tomber sur la France comme le choléra sur le vieux monde.

Ma culture, mon style lord Partner, Arthur et mon piano devaient servir d’entrée en matière (et ce confinement allait me donner encore d’autres cordes à mon arc) ; mon caractère affable, et je ne sais pourquoi fascinant suscitant, d’emblée la confiance, devait permettre d’engager plus loin l’échange ; et mes écrits devaient quant à eux transformer l’essai au-delà de ma présence furtive d’un soir.

Les notes qui suivent, comme déjà celles qui précèdent, sont ces rencontres étonnantes qui m’ont été données de faire étapes après étapes et qui, à leur tour, peuvent servir aux lecteurs comme à mes futures rencontres éphémères.
Le confinement allait m’offrir de préparer tout cela. Mise en ordre opérationnelle de mes écrits, airs de piano par cœur, slackeline et bien d’autres surprises…

Je dois bien avouer que j’étais assez mécontent de cette nouvelle privation de liberté que comme, l’immense majorité des Français je ne comprenais pas. Autant le premier confinement avait été, contre toute attente, un moment de grâce et de ressourcement dans mes 50 m2 rouennais, autant là j’étais lancé sur une autre route à pleine vapeur plein de cette envie nouvelle de voir du monde, de conquérir de nouveaux espaces et de sortir de ma zone de confort. C’est une des nombreuses choses que je dois à Etienne. Sa jeunesse et son souffle dynamique et aventurier a réveillé toute une partie de moi qui somnolait depuis des décennies. S’il est vrai que je sentais que je tournais en rond depuis quelques années, je n’imaginais pas que je trouverais un nouveau souffle dans un recoin de moi-même totalement oublié. A chercher ailleurs, toujours et tout le temps, à envisager demain à partir des certitudes d’aujourd’hui, on ne fait plus confiance qu’à la part de nous connue et assumée, oubliant que notre potentiel est vaste, souvent sous-estimé, mais, puisqu’il est nous, tout aussi digne de confiance.
En partant à l’aventure avec Etienne, en le suivant dans le sport, comme il me suivait dans l’art, j’avais ressenti une évidence, une sorte de terrain familier. Comme si je revenais sur d’anciennes terres. C’est sans doute pour cela que revenir à Grenoble, ville de mes études, étaient aussi de l’ordre de l’évident. La ville avait certes quelque peu changé, mais tous mes repères se remirent en place en quelques heures. Il manquait mes amis de fac, bien entendu, mais j’y étais chez moi. J’enfilais une chaussure bien rodée à mon pied et qui n’avait pas vieillie. C’est exactement ce que je ressentais en suivant Etienne dans ses passions. Je n’avais pas à me forcer, tout revenait, ou si c’était nouveau, m’allait exactement comme cette vieille chaussure grenobloise. Toute une partie de moi reprenait vie, s’étirait de contentement comme au sortir d’un long sommeil. Non seulement rien n’était rouillé, mais mon expérience acquise depuis toues ses années venait tout naturellement épouser mes vieux réflexes.

C’est ce qui fut dur dans la disparition d’Etienne. J’ai cru que ma vie retrouvée me quittait comme un ultime souffle s’exhale d’un mourant.
Etienne n’avait pas cherché à me « convertir » à ses passions ou à ses pratiques. Nous allions d’un même pas, moi emboitant son assurance pour sortir de ma zone de confort qui, disons-le, me devenait de plus en plus inconfortable et étroite. C’est la liberté avec laquelle je prenais ma propre place dans ce souffle de vie qui me sauva du naufrage de la disparition d’Etienne. Je n’étais pas accroché à lui. En me réveillant, il avait fait de nous un tandem, non une fusion.
Toute la partie de moi anesthésiée par les choix d’une vie, à l’époque justifiés, en se réveillant venait ajouter un socle à mon assise en même temps qu’une impulsion pour un nouveau départ. Quelques jours avant sa disparition, Etienne me disait justement « tu as tourné une page, oui on voit que tu entre dans une nouvelle vie ». C’est en réveillant en moi le goût de l’exploit, du risque et celui de toujours repousser les limites de ma zone de confort qu’il changea radicalement l’âme de ma vie. Plus rien n’était pareil. Mes perspectives, ma façon de voir le monde, de l’aborder, mon rapport au monde, comme au passé et à l’avenir, étaient comme ceux d’un nouveau logiciel. Et c’est bien parce qu’il correspondait à quelque chose enfoui en moi qu’il fut si évident, si immédiat, si radical et tellement comblant.
En laissant ma berline de luxe pour Arthur, je compris que cela n’était pas mort avec Etienne. Malgré la tristesse de cette disparition si inattendue, j’avais en moi une terrible et furieuse envie de vivre de ma vie retrouvée. Autant dire que ce n’est pas confiné que j’allais pouvoir sortir de ma zone de confort.
J’ai tergiversé deux jours pour savoir si je resterai enfermé dans mon 55m2 grenoblois, proche de tant de possibles rencontres, mêmes interdites, ou si j’irai dans mon chalet savoyard, isolé, mais spacieux, au pieds des sentiers de randonnés et qui me servit tant de fois de refuge solitaire ces 20 dernières années. J’hésitais… Justement je ne cherchais pas un refuge solitaire, au contraire ! Je ne voulais pas revenir sur d’anciens lieux, théâtres d’une vie qui tout en restant mienne me donnait à nouveau le sentiment de piétiner, quand je ne désirais qu’avancer. Je décidais donc de rester à Grenoble. Mais au bout d’une nuit, je compris que j’étoufferai, encore plus maintenant que je rêvais de grands espaces, enfermé dans un appartement dans lequel je n’avais jusque là fait que camper.

Angoissé cependant à l’idée de m’isoler en montagne et d’emmener le vieil Arthur au-devant de très probables neiges d’ici la fin du confinement, je chargeais mon nouveau complice et me rendit le vendredi soir pour mon nouveau lieu de résidence surveillée, loin de m’attendre à vivre là encore de telles rencontres.

A suivre….par ici La mort d’Etienne

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