Le voyage de Lord Partner – Auvergne- Pique-nique Air d’autoroute- De l’utilité d’une poubelle

Après sa rencontre avec le jeune pécheur de Chenonceau, Lord Partner reprend sa route direction l’Isère, mais chemin faisant…

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Je voulais quitter cette partie de la France. Je sentais que cette transition devait finir. Je n’avais pas de but précis sinon d’être à Grenoble le jeudi pour récupérer la batterie solaire qui devait me servir à faire du piano sur la route. Et puis je me rendais compte à l’usage qu’il me manquait encore quelques petites choses dans le camion. Non pas que je cherchasse le confort, mais je voulais que les choses soient simples et fluides pour ne pas me décourager par le fait de menus détails. Une paire de baskets, un manteau plus facile, plus adapté, une casserole d’une autre dimension. Rien d’exceptionnel au fond.

Je prie donc la direction de Grenoble avec dans l’idée de passer voir Wilfried à Lyon et peut-être la nuit en Beaujolais chez Greg. Je voulais discuter avec lui de ce que nous pourrions faire pour notre journal de ces voyages en termes de vidéos.
Outre les questions de fond, il me fallait aussi trouver un endroit pour déjeuner. Je voulais être au plus vite aux abords de Grenoble d’autant que je n’envisageais pas de dormir à mi-chemin dans la froide Auvergne et moins encore dans le glacial Forez quoique les paysages fussent somptueux en cette saison.

L’option autoroute s’imposa donc. Les airs sur cette portion du réseau sont suffisamment jolies pour y passer un agréable moment. Mais si l’on élimine celles où je m’étais arrêté avec mon ami disparu, celles où le vent était trop fort et celles que j’atteignais en même temps que la pluie, je finis par faire ma pause après Clermont-Ferrand pour cuire mes pâtes agrémentées d’un reste de purée de carottes laissées par Lucile, qui décidément m’aura accompagné un bout de chemin. Je me posais dans un coin tranquille et abrité au risque d’une pluie qui ne manqua pas d’arriver, mais par chance après que les pâtes sans gluten ont été cuites. Je ne fus dérangé que par le service technique venant vider sous mon nez (l’expression est à dessein) la grosse poubelle qui jouxtait la table de pique-nique.
J’aime autant ce genre d’imprévu qui de désagréables deviennent d’autant plus drôle qu’on voulait les éviter, que les belles surprises de l’improvisation par lesquelles la météo agricole et park4night vous emmène dans un lieu féerique pour la nuit.

Les employés, mi gênés mi souriants de la situation, avaient envie de discuter le temps de leur ouvrage.
Le plus âgé des deux me souhaita bon appétit en s’excusant du dérangement. Il m’expliqua qu’ils ne vidaient pas les poubelles, mais venaient récurer le couvercle et s’assurer de son étanchéité. Je les observais tout en gardant un œil sur l’eau de mes pâtes. Leur tâche, mécanisée, était simple et ils l’accomplissaient en plaisantant de toutes choses. Me prenant à témoin d’une de leur plaisanterie, j’en profitais pour demander la finalité de cette opération de récurage qui semblait aussi anodine qu’inutile à mes yeux néophytes. Il s’agissait d’éviter que les pourritures et les microbes ne se nichent dans les creux et de préserver l’étanchéité, notamment pour l’odeur, de sorte que les voyageurs puissent pique-niquer en toute sécurité sanitaire et olfactive. Cela prit moins de dix minutes et ils repartirent, non sans avoir jeté un regard intrigué sur l’intérieur d’Arthur. J’aurais bien volontiers continué cet échange si la pluie ne s’approchait de trop. En quelques jours j’appris combien le climat serait un partenaire incontournable pour tout. Le choix de la nuit, les menus de midi, les temps de pause ou de contemplations et plus encore les parcours et les étapes. Je ne serai maître de rien et pourtant, dans mes réflexions je sentais que je ne pouvais être qu’une toupie à la trajectoire aléatoire. Plus que tout il fallait à cette nouvelle vie un sens. Je repensais à mes deux compères. Je ne sais si leur vie avait un sens, mais leur travail en avait un et pas des moindres. Il s’agissait d’assurer le confort sanitaire et l’agrément des haltes des voyageurs. C’était d’apparence anodine et sans mes aléas climatiques, je n’aurai jamais pensé qu’un couvercle de poubelle puisse recéler autant d’attention. Comme le matin les yeux du jeune pêcheur avaient ouvert les miens sur les eaux du Cher, cette rencontre inopinée et au départ dérangeante, me faisait prendre conscience de ces milliers d’actions anodines et invisibles qui jalonnent notre route et sans lesquelles la vie serait probablement plus compliquée. Il existe comme un tapis roulant invisible sous nos pas qui facilitent et sécurisent leur avancée, à notre insu le plus souvent. Finalement le monde se porte bien grâce à cette myriade de détails invisibles, de prévenances insoupçonnées qui donnent un sens précis au travail de chacun, fut-ce le plus anodin nettoyage d’un couvercle de poubelle d’autoroute.

A quoi donc allait servir ce vagabondage ? Il serait destructeur s’il n’était que la fuite de la tristesse car l’oisiveté et l’absence de but ne feraient que la nourrir chaque jour un peu plus. A la tristesse il fallait substituer la joie. Or pour moi la joie résidait pour beaucoup dans celle d’être utile, de servir.
Ce que j’aimais dans la musique c’était donner un peu de joie et de bonheur au public. Ce que j’aimais dans l’écrit c’était partager le beau. Ce qui me faisait publier sur Facebook c’était le plaisir d’élever l’âme par la beauté. Ce que j’aimais, plus qu’être entouré, dans la rencontre c’était apporter de la joie ou, dans la discussion, débloquer ce qui entravait le chemin vers le bonheur.
C’était confus, mais il fallait que ce voyage soit quelque chose de cela. C’est pour cette raison que j’avais voulu emporter mon encombrant piano. C’est pour cela que je cultivais le contraste d’un Arthur sobre et vieillissant avec des airs d’aristocrate dans mes pique-niques. Je voulais créer des occasions pour les gens d’entrer en contact. Et jusque-là le côté Lord Partner ne fonctionnait pas mal. C’était à moi de trouver le moyen de poursuivre ces sourires amusés, ces remarques qui m’interpellaient.
Cela fonctionnerait. C’est certain et plus encore avec le piano. Bien entendu la saison et le climat de ce début de tournée ne prêtaient guère aux badinages. Mais cela me permettait de rôder mon affaire.
Pour autant, il manquait encore quelque chose et c’est ce qui pour l’heure me tenait sur la réserve.
Il me fallait mieux comprendre qui était ce « Lord Partner » non pas que je voulais créer un personnage fictif, je n’aurais pas été à l’aise et il faut à toute relation authentique la vérité. Or ce que je cherchais dans ces rencontres c’était tout autant à apporter la joie que de l’inspiration pour écrire. Ne sachant inventer, il me fallait utiliser les histoires vécues de personnages réels.
Je voulais écrire un livre de ce voyage, mais les récits de voyage n’ont pas grand intérêt à mon sens, sauf ceux de grands explorateurs ! Il fallait à ce récit une cohérence et je sentais bien que sa cohérence viendrait de Lord Partner.
La vie ordinaire mérite d’être racontée mais il faut rendre le quotidien merveilleux. Or il l’est toujours pour le regard extérieur. Et c’est cet émerveillement d’un homme qui justement n’a jamais connu la vie ordinaire que je voudrais rendre. Et il parait qu’on me prête ce talent de rendre merveilleux le regard sur la vie quotidienne.
Je n’ai pas idée de ce que sera cet écrit encore mais il faut que Lord Partner soit aussi authentique que le prince Enguerrand ou que Cyril au square Verdrel , mes précédents écrits. Je ne voulais pas inventer un personnage, j’avais besoin de ressentir ce qu’il avait au plus profond de lui. La transition avait été extrêmement rapide et déjà celui qui avait acheté sa voiture il y a une semaine n’était plus dans le même était d’esprit aujourd’hui. L’intuition prenait corps, s’affinaient émondée par l’expérience.
Déjà l’homme impatient mais inquiet de savoir si ce n’était pas folie avait laissé place à un homme enthousiasmé par une expérience concluante au-delà de ses espérances. Il pensait partir, rouler, rouler, rouler au hasard pour se perdre dans le silence et l’inconnu, mais désormais il attendait de cette expérience un renouveau de vie. La preuve en était son désir renaissant de rendre cette aventure utile et constructive pour d’autres que lui.
Mais l’âme solitaire demeurait et le besoin d’une rupture avec mon passé s’imposait. Il ne s’agissait pas de faire table rase et de disparaître mais de se donner le temps de prendre pleinement ce nouveau départ.
C’est cela que je voulais ressentir au fond de Lord Partner ! Ce nom s’était imposé de lui-même, avec humour d’abord, autour d’huitres en plein vent avec Didine et Fanfan. Puis comme une évidence ce nom de voyage pour la plume du récit m’est apparu comme la synthèse réussie de deux mondes qui ont toujours habités en moi. Je n’effacerai jamais cette prestance qui me suit depuis si longtemps, alors autant l’assumer et vivre naturellement. Mais j’ai toujours été hors cadres, hors normes, inclassable. Alors autant l’assumer et désormais le vivre. Naturellement la symbiose s’installe et je dois à ce frère aujourd’hui absent d’avoir permis de faire ressurgir ce côté bohème et simple en moi. Tout comme je lui dois d’avoir rendu possible tout cela et bien d’autres choses en réveillant un côté pragmatique que je croyais inexistant en moi et qui m’a lancé dans l’aventure sans l’ombre d’une appréhension.

C’est fort de ces questions sur l’identité de Lord Partner et le sens à donner à cette quête que je repris la route après mon pique-nique poubelle.

A suivre !

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