La mort d’Etienne, de la tristesse à la liberté – Le voyage de Lord Partner

Parti pour un tour de France dans l’idée de fuir la disparition de son ami, Lord Partner est rejoint par la nouvelle de sa mort alors que s’impose à lui le second confinement

Pour être tout à fait honnête, même si je ressentais le bien être du calme et du silence du chalet qui tranchaient avec le bruit ininterrompu du cours Berriat, je n’étais que moyennement serein à l’idée de m’exiler dans un endroit certes merveilleux, mais coupé du monde. A tel point que je me recroquevillais sur moi-même et mes habitudes le soir de mon arrivée. En outre, je n’étais pas revenu ici depuis que nous y avions passé un week-end champignons avec Etienne. La simple idée de faire un feu dans la cheminée qui nous avait tant ravi tous les deux, me plongeait dans la tristesse. Alors qu’à chacun de mes séjours hivernaux, m’installer devant l’âtre en flammes, un verre de blanc de Savoie à la main et des rondelles de saucisson aux myrtilles à portée de papilles, était mon petit plaisir du soir.

Avant d’arriver je m’étais arrêté au supermarché d’Albertville, anticipant la probable fermeture de la supérette ancestrale du village. Je m’étais approvisionné de tout ce qui faisait ordinairement les délices de mes retraites savoyardes. Tout était donc prêt pour un agréable séjour, comme je les aimais. Mais arrivé au chalet, je ne voyais qu’Etienne partout, dans chaque pièce. Il était assis à sa place devant la cheminée. Il était allongé sur son lit son inséparable bouteille d’eau nocturne à portée de main. Il cuisinait ses spécialités créoles, il brisait la cafetière en faisant la vaisselle. Il étendait le linge avec la minutie qui était la sienne. Il s’installait à table face aux montagnes… Jamais je n’avais vécu une telle illusion obsédante. Je n’osais plus allumer le feu. Je cuisinais par obligation, j’évitais presque le salon. Je choisissais les nappes que nous n’avions pas utilisées… Tout cela malgré moi et contre ma volonté, mais il était là plus présent que depuis sa disparition.

Telle est la tristesse qui nous attache à un désir impossible. Si le désir nous fait bouger, sortir de nous même pour saisir l’objet de notre désir que nous désirons, précisément parce que nous ne l’avons pas (c’est le propre du mouvement de l’homme), la tristesse, elle, est le refus, l’incapacité, de passer à autre chose quand le désir est inatteignable. Elle nous enracine dans le manque, dans l’absence, elle s’illusionne d’une présence impossible. Victor Hugo le disant en ces termes, lorsqu’il affirmait aimer ses larmes parce qu’il rendait sa fille présente dans sa tristesse. La tristesse est une obsession qui se nourrit d’illusion, d’image en lieu et place de la jouissance du bien désiré. C’est celle qui demande un deuil, dans le cas de la perte d’un être cher. C’est celle qu’il faut dépasser par la volonté et la raison, c’est-à-dire admettre le réel, en l’occurrence l’impossible. L’impossibilité pour Hugo de serrer de nouveau sa fille dans ses bras. L’impossibilité pour un amoureux d’avoir une femme qui ne l’aime pas.

Dans mon cas, la chose était plus ambiguë. Bien qu’il n’y ait plus désormais aucune chance qu’Etienne ne refasse surface, il n’était pas mort. Il avait disparu. Disparu lors d’une de ses innombrables grimpes en montagne. Il avait dévissé, emportant son assureur avec lui. Le corps de ce dernier avait rapidement été retrouvé, mais Etienne demeurait introuvable, sous les décombres de sa passion. La raison avait entériné sa mort. Cela faisait déjà un mois et demi. Mais le cœur de l’ami voulait espérer que la grimpe qui pouvait l’aveugler ne l’avait pas totalement englouti, qu’il restait un espoir de retrouver La Boétie avec encore un souffle de vie. Ainsi ma tristesse se nourrissait d’espérance, persuadée pourtant que tout était fini.

Je me couchais tôt devant une série sans intérêt pour tromper l’ennui et les souvenirs. Réveillé de bonne heure, je décidais de partir randonner, malgré le confinement. Je trouvais cette mesure absurde et mortifère, particulièrement en montagne déserte à cette époque, tandis que Paris continuait de s’entasser dans le métro. Ma fidèle météo agricole indiquait un obscurcissement du ciel vers 16 heures. Quoiqu’il ne fut pas très dégagé à 10 heures, je décidais de ne pas traîner. J’optais pour le chard du beurre que je voulais revoir depuis longtemps. Mais sans carte et de mémoire, je me retrouvais à la bergerie de la palette, non loin des Saisies. Erreur ou acte manqué ? Etienne aimait les Saisies. Je pris le parti d’aller pique-niquer face au Mont Blanc au-dessus des Saisies. L’idée absurde me vint de faire un petit reportage photos, pour le cas où Etienne reviendrait des morts. Cela l’aiderait sans doute à reprendre vie. Au fond je crois surtout que par ce petit hommage plein de souvenirs et que je savais fort en émotion pour Etienne, je souhaitais tourner la page en déposant sur sa tombe introuvable mon petit bouquet de fleurs composé sur mesure. Comme une marguerite qu’on effeuille, j’y passait les je t’aime un peu pas du tout de nos moments passés ensemble.

Chemin faisant, je discutais avec mes amis par message. Je leur partageais ces splendeurs nuageuses. Je voulais leur offrir un peu de rêve, un espace de liberté et d’évasion dans leur confinement citadin. J’avais également l’impression de découvrir pour la première fois cette randonnée que j’avais faits des centaines de fois. Le chemin de la Palette est l’embouchure de nombreuses randonnées, un passage presqu’obligé en Beaufortin. Je le connaissais par cœur, mais tout me semblait neuf. Etienne, passionné d’arbre et d’oiseau, m’avait appris à prendre le temps de regarder la nature quand j’étais habitué à avaler, avec boulimie, les mètres de dénivelé. Sous mes yeux encore novices, les arbres se détachaient comme autant d’individualité, les rapaces se distinguaient chacun avec sa personnalité. Parmi nombre d’autres choses, Etienne m’avait appris à regarder dans le détail, quand j’étais habitué à ne considérer que l’ensemble, plus à l’aise avec les ambiances qu’avec les singularités.

Non sans émotion, il me sembla achever ces quatre de marche avec Etienne. Non qu’il fut là comme la veille au chalet, mais quelque chose de réellement lui survivait en moi et un peu par moi. Ce qu’il m’avait appris survivait dans le regard que désormais je posais sur les arbres et les oiseaux ou les champignons. Ô certes j’étais loin d’avoir sa science et je gardais le réflexe de le questionner sur les essences arboricoles que je découvrais et que je prenais en photo, pour lui demander … plus tard. Un second mouvement me saisit… A quoi bon ! A qui désormais demanderai-je de m’éclairer ? Mon émerveillement me paru tout à coup vain et je repensais à Montaigne qui depuis la mort de La Boétie ne vivait plus qu’à demi les choses qu’avant il vivait à deux.
En rentrant au chalet en milieu d’après-midi, je fis un petit film de ces photos et je le lui dédiais en l’envoyant à mes amis.
Le lendemain, premier novembre, par un court échange avec Paul je jumeaux, ou plus exactement le négatif d’Etienne, j’appris que l’escalade avait en effet eu raison d’Etienne. Elle l’avait bel et bien englouti, il ne restait de lui que quelques reliques et nos souvenirs, mes souvenirs. Cette nouvelle, loin de m’attrister me libéra. J’avais déjà pleuré la disparition d’Etienne suffisamment et cette promenade au pied du Mont Blanc « en sa compagnie » était venue à point nommer pour faire mon deuil. Ces quelques mots échangés avec Paul suffirent à entériner la mort de l’espoir. Ma tristesse n’avait plus d’objet d’espérer. Etienne n’était plus, il n’était plus question de l’attendre. A la tristesse succéda une immense liberté. La page était tournée. Il restait d’Etienne nos souvenirs et tout ce qui survivait en moi de ce qu’il m’avait appris et qui sont le fondement de cette nouvelle vie que je lui dois et qui par ce simple fait sera en moi comme une petite flamme allumée sur sa tombe de roches qui l’avala un jour de septembre.

A suivre… après le confinement !
Mais en attendant, un beau voyage en Montagne sur notre chaîne youtube

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