Grenoble du haut du Saint-Eynard – Mike, une jeunesse interdite d’avenir

Arrivé chez lui à Grenoble après sa halte lyonnaise auprès de Wilfrid, Lord Partner s’offre une randonnée avec un autre jeune homme, Mike, médecin de son état.

Il est indéniable que le contraste est de taille entre la paix spartiate d’Arthur et l’environnement stressant à peine moins sobre de mon appartement grenoblois.
Si je n’avais aucune envie d’écourter mon séjour avant hier je dois dire que néanmoins j’étais content de retrouver mon domicile bien qu’il ne fut encore pas vraiment habité de ma personnalité et de mes habitudes. S’il est plutôt charmant avec une vue formidable sur l’ensemble des montagnes grenobloises, son environnement m’a tout de suite donné un sentiment oppressant. Je l’avais choisi pour ouvrir un cabinet d’accompagnement anthropologique. Mais dès la première nuit je savais que je n’y resterai pas. Pour autant, malgré l’impossibilité de dormir ailleurs que calfeutré dans la cuisine, je ne voulais pas me précipiter. Toutefois, je ne m’installais pas et campais chez moi au point que par certains côtés Arthur était mieux installé que ce bel intérieur aux moulures et parquets authentiques.
Ce mal être à domicile a bien entendu contribué à l’achat de mon nouveau partenaire. Un cocon douillet, comme j’ai toujours eu jusque-là eut certainement été un frein et sans doute n’en aurais-je pas eu l’idée si tôt, bien qu’elle me travaillât depuis deux ans. Alors que dans la vingtaine de déménagements précédents ma première détermination était de me sentir bien chez moi en quelques jours, je n’ai pas même essayé ici.
Un des effets de l’été avec ce cher Etienne avait été d’apprécier le dépouillement et la simplicité et, chose étonnante, alors que je venais à Grenoble pour m’y installer définitivement je ne voulais plus aucune attache entravant la possible spontanéité de la liberté. Depuis une dizaine d’années, une accumulation de meubles de valeurs, de tableaux et autres vaisselles raffinées me forçait à trouver des maisons toujours plus grandes pour des déménagements onéreux. Un an plus tôt pour raison de santé je décidais de tout abandonner et ne gardais que les tableaux et de rares souvenirs entassés tous dans ma voiture. Malgré l’histoire propre à chaque meuble hérités ou offerts, je ressentais un grand soulagement et il est vrai que je ne voulais plus me remettre un tel fil à la patte. Partir à Grenoble sur un coup de tête avait été facile et j’eu beaucoup de réticences à prendre un non meublé tant l’idée de racheter des meubles m’épuisait. Mais il fallut s’y résoudre vu l’état du marché grenoblois. C’est dans un intérieur anonyme et sans âme, malgré la beauté de la vue, que je campe, assis sur le bord de la chaise, comme toujours en partance. La disparition d’Etienne ajouta à l’instabilité le désarroi et la solitude n’en fut que renforcée lorsque le Covid m’obligea à cesser escrime, course d’orientation et théâtre d’improvisation.
Il ne me restait plus que les randonnées et la montagne. Mon entrée au Conseil d’administration de la Fabrique Opera était repoussée et le lancement des deux orchestres que je devais diriger, également repoussé à des temps meilleurs. Le Rocher, avec qui nous avions un projet musical, qui apportait une présence dans une des cités de Grenoble était confiné car contaminé. En 15 jours l’élan enthousiaste de mon retour dans la capitale des Alpes était brisé. Mon cousin que j’escomptais retrouver ne donnait plus signe de vie, il ne restait que les amis aux alentours.
Une immense lassitude s’empara de moi près d’un mois. Je me fis oublier tant il m’était impossible de répondre aux sollicitations de mes fonctions de directeur artistique. La musique même me dégoûtait. Malgré cela je conservais un rythme de vie réglée par le travail, 9 heures par jour, entre rédaction d’articles et pratique du piano dont les harmonie agissaient sur moi comme un baume anesthésiant. Le sport en solo maintenait un peu d’énergie et je recevais par deux fois des jeunes en consultation gracieuses pour le cabinet.
Puis, peu à peu les nuages se dissipèrent tout en demeurant opaques par endroits. L’avenir était prêt il ne manquait que l’aval du Covid pour démarrer. Deux orchestres grenoblois en gestation suffisaient à me maintenir dans mon choix de demeurer à Grenoble. J’eus envie d’aller plus loin et finis par monter un projet d’achat d’appartement avec location de chambres aux étudiants. Plus que l’apport financier je sentais le besoin de côtoyer cette jeunesse qui m’apportait tant. Le projet ne pourrait voir le jour qu’à la rentrée de septembre, j’avais tout le temps de mettre en place le crédit et de trouver la perle rare en étant sur place. Indépendamment des loyers j’avais la possibilité d’emprunter sur mon seul salaire.
Pour l’heure rien ne m’obligeait à rester sur Grenoble. La chaîne de musique ne me demandait que deux heures par jour et autant pour les articles de culture générale que je publiais quand bon me semblait. Je pouvais faire l’un comme l’autre de partout pourvu de trouver une connexion.
Ce petit détour narcissique avait pour but d’expliquer les conditions de mon nomadisme au cas où un lecteur trouverait trop irréaliste mon aventure avec Arthur.

Mais à la vérité, lorsque je quittais Grenoble pour mes obligations rouennaises, l’idée du véhicule utilitaire n’avait d’autre projet que passer des week-ends sympathiques loin des hôtels et grands restaurants au plus près de la nature et de la solitude relative. Je voulais partir loin, m’isoler de mon passé, oublier et surtout me sentir libre, voir du paysage, rencontrer des gens anonymes le temps d’un échange furtif. Je savais qu’aller dans mon refuge savoyard tous les week-ends me lasserait vite et je ne voulais pas m’imposer à mes amis trop souvent, ni parcourir des kilomètres pour en voir de plus éloignés répartis dans toutes les régions que j’avais habité.
Qu’un homme qui a à sa disposition deux appartements et un chalet de montagne ait envie de se lancer sur les routes peut sembler enfant gâté et peut-être que savoir que notre itinérance est volontaire lui confère ce côté ludique que l’obligation pourrait rendre pénible.
C’est l’enthousiasme de l’expérience vécue ces derniers jours qui fit bouger les lignes de ce projet d’abord oisif en un ensemble cohérent avec le reste de ma vie et de mes aspirations. Or il se trouve que ce que j’élaborais sur la route du retour vers Grenoble en termes d’écrits et de reportages s’avérait parfaitement réaliste une fois posé et testé depuis mon retour. Demeurait une chose encore à résoudre, le sens à donner à tout cela qui mettrait tout en ordre et fonderait la cohérence d’une vie à l’évidence en mutation.
J’en étais là de mes considérations lorsque Mike sonna à la porte. Tout juste sorti de ses études de médecine ce jeune grenoblois de souche d’à peine 28 ans, avait fait le choix de missions de remplacement en France et dans le monde. Je l’avais connu deux ans plus tôt, lors d’un de mes passages au festival Berlioz, non loin d’ici. Nous nous connaissions peu, mais nos échanges avaient été suffisamment sympathiques pour garder contact. Je l’avais appelé quelques semaines après la disparition d’Etienne et nous étions convenus d’aller faire une randonnée ensemble autour de Gre !

Après les pluies de la veille et surtout les grands froids des semaines précédentes, le soleil était au rendez-vous, assez chaudement. Le plus simple et probablement le plus beau à proximité était de faire le Saint Eynard. J’hésitais, mais n’avais pas d’arguments valables à opposer. En réalité, c’était la dernière randonnée que nous avions faite avec Etienne avant sa disparition et je craignais que la mélancolie ou la tristesse ne soient trop fortes. Cependant, parce qu’on ne peut vivre dans la fuite et le déni, j’acceptais et cette fois encore je ne fus déçu ni de la vue exceptionnelle, ni de nos échanges avec Mike.
Passionné par son métier, pédagogue de talent, il était intarissable sur nombre de sujets médicaux. Le plus passionnant, que malheureusement je ne sais rendre, ce fut son analyse de la démarche du Pr Raoult qu’il défendait par pure logique de raisonnement. En dehors de ces moments de passion, du sport qu’il pratiquait volontiers, je retrouvais chez lui le spleen que j’avais ressenti lors de notre première rencontre. Comment un jeune homme si accompli, avec une vie toute tracée devant lui, un quotidien passionné, des pratiques sportives et artistiques (il était peintre à ses heures), pouvait-il traîner ce caillou dans sa chaussure où qu’il aille ? Il était volontaire, dynamique, mais pessimiste sur tout, excepté l’amitié qui semblait être la seule valeur sure à ne l’avoir jamais déçu. Plus je l’écoutais, plus ce beau garçon, pleinement de son temps et pour rien au monde passéiste ne semblait se trouver bien ce monde. Il avait beau regarder de tous côtés, le quotidien lui semblait dépourvu de sens, absurde, néant, comme une folie qui court à sa perte. Lui si lumineux dans ses passions était sombre dans ses considérations. Le taquinant à dessein, je lui fis remarquer son pessimisme exagéré. En contemplant les falaises du Saint-Eynard, il me demanda sans détour, comme à son habitude « parce que tu l’aimes toi ce monde ? » Le monde à dire vrai je n’en sais plus rien, mais l’ambiance de ce monde me semblait lourde et triste, angoissante même. Mais je lui précisais que j’avais eu le temps de connaître un monde sinon meilleur du moins plus libre où l’espérance était encore possible. Il me coupa net. « Voilà ! l’espérance était possible ! Quelle espérance avons-nous nous les jeunes ? Nous grandissons masqués, la planète est hypothéquée, mais cela n’est rien encore ! La folie de ceux qui nous dirigent nous prive d’espérance. Nous travaillons pour quoi ? Pour qui ? Pour demain ? Mais quel demain ? On ne peut même pas construire demain, on s’essouffle déjà à porter à bout de bras aujourd’hui. » Je l’écoutais poser ses considérations de jeunes aux ailes brisées. Ce n’était pas le premier de sa génération que j’entendais tenir un tel discours. A vingt ans, il leur semblait ne pas avoir d’avenir. Etienne lui-même, si dynamique, s’était résolu à « ne penser qu’à lui » trop déçu et impuissant à faire mieux. Malgré leur passion, leur dynamisme à l’un comme à l’autre, ils donnaient l’impression de survivre sans possibilité de se projeter. Je ne dirais pas qu’ils n’avaient pas d’avenir, au contraire, ils recelaient un véritable potentiel, mais c’est comme s’il n’y avait pas de terrain pour cultiver cet avenir. Et il est vrai que pour se déployer il faut tout autant un espace suffisant qu’un sol d’où se projeter. Or ce monde, pour un jeune aujourd’hui, était trop mouvant pour s’enraciner tandis que l’avenir se faisait toujours plus peau de chagrin pour s’élancer. Tout ce dynamisme cette puissance de vie se brisait sur un plafond de verre, un miroir qui ne reflétait que les efforts pour survivre au présent.
Plus d’une fois j’avais été choqué par le manque de rêve de toute cette génération. Souvent j’avais mis cela un peu vite sur le compte de leur perte du sens de l’effort de la fameuse génération zapping. Mais quand une génération ne veut même plus avoir d’enfant parce qu’il n’y a pas d’avenir, c’est que pour elle l’avenir n’a pas de réalité, les condamnant à la stagnation.
Quand la jeunesse s’arrête quel avenir peut espérer le monde ? Je me sentais d’autant plus démuni face à la détresse de Mike que moi-même j’avais baissé les bras d’impuissances quelques années auparavant.
Pour l’heure il nous restait un but et pas des moindres : atteindre le Mont Saint Eynard et redescendre avant la nuit et son nouveau confinement.

téléchargez la vidéo du Saint-Eynard
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A suivre

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