« Au revoir là-haut » : un Goncourt nuancé

Une semaine avant les cérémonies mouvementées du 11 Novembre et alors que la France s’apprête à commémorer le centième anniversaire des débuts de la « grande guerre », l’Académie Goncourt décernait, le 4 Novembre dernier, son célèbre prix à « Au revoir là-haut », de Pierre Lemaitre, auteur jusqu’ici connu pour ses romans policiers.

Cette œuvre, dont le titre est tiré de la très belle dernière lettre de Jean Blanchard (un des « martyrs de Vingré ») à son épouse, met en scène une escroquerie rocambolesque, dans une France trop occupée à célébrer ses morts pour respecter ses vivants brisés par la guerre.

En Novembre 1918, le lieutenant d’Aulnay-Pradelle, voyant le conflit finir et avec elle son ambition  d’en sortir «héros de guerre », provoque criminellement  une offensive grotesque en assassinant deux éclaireurs.

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Au cours de cette attaque, Albert Maillard, un brave homme  à la condition modeste, manque d’être tué à son tour pour avoir pris conscience de l’affaire. Edouard Péricourt, jeune rejeton turbulent d’une puissante famille, homosexuel, artiste talentueux et provocateur minable, le sauve d’une mort certaine et est dans la foulée défiguré par un éclat d’obus « gros comme une assiette de soupe ».

Mis au ban de la société d’après- guerre alors que le responsable de leur malheur gravit avec une vitesse vertigineuse les échelons de la richesse et du pouvoir, les deux hommes, que tout oppose, vont lancer, dans une formidable arnaque, absolument immorale, comme un pied de nez à cette société dans laquelle ils n’ont plus leur place.

L’ouvrage ne manque pas de qualités. Le style, simple et sans fioriture quoiqu’un un peu  trop haché, est efficace, particulièrement durant les cinquante premières pages qui décrivent admirablement l’horreur de la guerre. L’intrigue est quant à elle prenante, et on reconnait bien là le savoir-faire d’un auteur de polars, paraît-il excellents.

On regrettera toutefois la présence de quelques poncifs passés et repassés : le méchant aristocrate dépourvu de toute morale et prêt à tout pour redonner du lustre à une famille « anti-dreyfusarde depuis le Moyen-Age » (tout de même !) ou encore le jeune bourgeois homosexuel rejeté par son père « pour ce qu’il est ».

L’œuvre pèche aussi par son manque de relief. On aurait ainsi aimé que le personnage d’Aulnay-Pradelle soit plus nuancé,   que la quête « rédemptrice » du père pour apprendre à connaitre son fils mal-aimé disparu soit plus et mieux développé, en savoir davantage sur la décision de celui-ci de fuir son identité, etc. Tant de chose que l’auteur esquisse plus qu’il ne dévoile, sans prendre le risque de donner à son œuvre une véritable profondeur psychologique.

« Au revoir là-haut » réunit en somme tous les éléments pour faire un Goncourt : c’est un bon roman certes, aux qualités certaines, mais qui finalement ne nous apporte rien d’autre que le contentement de le lire. L’académie, qui s’est fait une spécialité de récompenser des œuvres dont on ne se rappelle que vaguement quelques mois après les avoir lus, ne s’y est pas trompé !

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