Enguerrand- les passions foudroyantes du pianiste

Petite saga du confinement – Un jeune pianiste et les tourments de ses passions internes nous invitent à une prodigieuse introspection personnelle

Chapitre 1 – Face à soi-même

Face à l’étendue gris vert de l’océan, Enguerran entamait la seconde partie de son habituel entraînement sportif. Sa chambre qui faisait l’angle de l’hôtel au bout de la plage lui permettait de s’adonner à son moment de détente favori en simple short sur le bacon, en toute discrétion.

Il aimait sentir le vent ioder du large lui caresser son corps musclé. Les températures hivernales ne l’arrêtaient pas. Au contraire la vivacité de l’air qui parcourait son torse lui renvoyait la sensation de cette sculpture humaine qu’il aimait à tailler entraînement après entraînement.

Mince, svelte, élancé mais aux muscles charpentés, il était un contraste de simplicité et de narcissisme que lui-même ne s’expliquait pas.
Cette journée de décembre avait été riche en émotions fortes. Il aimait à marcher sur les côtes bretonnes ciselées par l’âge, comme la rudesse de la vie taille le visage rugueux et anguleux des gens simples qui de leur bras forgent le monde.

Parcourir les sentiers, parfois balisés, souvent escarpés, sous le regard de l’absolu marin qui le soûlait d’iode et d’embrun, était, pour lui, l’occasion de l’éternel retour charnel à la réalité du monde.

Le Dieu ancestral de sa famille et son clergé renfrogné ne lui disait pas grand chose, mais, dans ces moments d’absolu, il ne doutait pas qu’un Dieu exista. Et peu lui importait qui il était, cette relation physique qui l’emplissait à chaque excursion se suffisait à elle même.

La beauté du monde non dénaturé par l’homme l’enivrait. Elle le saisissait comme le chant tout aussi enjôleur que dangereux des sirènes. Il rêvait alors d’un contact charnel avec l’absolu et aurait voulu poursuivre nu sa course pour mieux sentir l’air marin, comme les roches sous ses pieds, entrer en communion avec lui.

Très sensuel le charnel était pour lui tout un langage. Il aimait sentir son corps dessiner dans l’air où dans la mer l’empreinte de ses muscles, de ses os et de ses nerfs, comme s’il les avait moulé dans la cire vierge.

C’est bien comme sculpteur qu’il déroulait ses pompes et autres tractions dans le vent vif du soir breton. Plus il enchaînait ses exercices du jour, plus leur sollicitation semblait buriner et son corps et le cosmos marin qui lui servait d’écrin.

Pour finir, il ne savait plus ce qui le gargarisait le plus de sa propre puissance ou de celle de la nature. Tout en lui n’était qu’une même force charnelle sensuelle et quelque part spirituelle.

La nuit était tombée depuis une bonne heure quand il acheva, en sueur, sa sacro sainte séance. La mer dans le dos il s’admirait dans la vitre ouverte de la terrasse. Il passa chacun de ses muscles en revue d’une caresse satisfaite. Pourtant la jouissance de sa contemplation ne lui suffisait pas. Narcisse à sa façon, il aimait se contempler dans le regard des autres.
Préférant pourtant l’extase solitaire avec la nature, il commanda un plateau d’huîtres accompagnées d’un sauvignon frais qu’il entendait bien déguster seul drapé dans sa serviette de bain, laissant à la brise de sécher les dernières goutes de sa douche.
Il attendit ainsi le plateau, nu dans sa serviette et les pectoraux bandés par les récents exercices. Il espérait les yeux qui le verraient. Si c’était un serveur, il pourrait lire l’envie que son corps imprimerait dans le regard de l’homme. Si c’était une femme, il y verrait le désir que sa virilité provoquerait.

Il aimait les hommes comme des rivaux à défier. Il aimait les femmes comme des citadelles à conquérir. Chez l’un comme chez l’autre, il le savait, c’est lui qu’il recherchait. Il était séducteur au point que chez lui tout était séduction. Le monde était pour lui un défis permanent et finalement un conflit constant.

Paradoxalement rien ne semblait l’ébranler. Il vivait, comme un artiste solitaire, une vie que personne ne comprenait et peu lui importait. Il goûtait chaque instant de la vie comme ses rencontres avec la nature, de façon physique, charnelle et absolue. Un plat d’exception le propulsait au même nirvâna que l’infini de l’océan. Il le sentait dévaler ses papilles avant de s’enfouir dans ses entrailles. Le vin sillonnait en son âme comme en son corps jusqu’aux confins de l’extrême suavité.

Ce fut un jeune métis qui ouvrit timidement la porte de sa suite. Gênés, ses yeux se heurtèrent au torse puissant de son client. Fuyant du regard il se faufila, tête baissée, vers la terrasse pour poser son plateau ostréicole. Engueran le retint pour commander le petit déjeuner du lendemain. Il put ainsi se contempler dans les yeux du jeune homme et il sentit monter en lui l’excitation de la puissance masculine qu’il voyait dans ce regard pudique. Ses épaules se redressèrent et son œil décocha l’éclair du jouisseur satisfait.
Pour faire bonne mesure, il s’excusa, prétextant avoir été pris de court par la rapidité des oeuvreurs d’ huîtres.

Dans cette tenue d’Adam serré dans sa serviette, il entreprit la dégustation de ses coquilles à perle en scrutant l’horizon désormais sombre, à peine clairsemé de lucioles marines.

L’océan prenait possession de lui de l’extérieur comme de l’intérieur. L’air marin suivait sur son torse le parcours que les fruits de l’océan dessinaient du palais aux entrailles de ce chercheur d’absolu. Car, si curieux que cela puisse paraître, dans cet instant qui pourrait sembler de pure jouissance charnelle, il semblait à Engueran qu’il était pénétré de l’absolu lui-même et que cet absolu n’avait rien de commun avec le plaisir jouissif qu’il avait ressenti quelques minutes plus tôt dans les yeux métissés du serveur qu’il avait voulu écraser par sa nudité mâle.

Sa dégustation finie, le concertiste s’habilla non sans être attentif à l’exactitude de sa coiffure, savamment rebelle. Il descendit en salle s’amuser de la complicité des serveurs.

S’Il se désolait qu’aucune fille ne participât au service, il aimait jouer avec les serveurs. A défaut de séduire il pouvait éblouir. Il ne cherchait pas à écraser de son argent, mais il aimait l’absence de limite que sa situation lui procurait. Sans leur lancer le « vous avez carte blanche » du goujat nouveau riche, il les laissait se faire plaisir à lui faire plaisir. Se mettait alors en place une complicité de grande qualité avec des serveurs reconnus dans leur dignité de connaisseurs. Ce n’était pas le fric qui commandait, mais le plaisir du beau, du bon et du vrai.
Et partout où il passait, les serveurs, sommeliers et maîtres d’hôtel lui en était reconnaissant. Enguerradn d’A était, pour tous, l’esthète original, convivial et simple.

Pourtant, cet homme dont on ne savait rien et qui aimait la vie simple avait une réputation qui courait d’hôtel en hôtel.
Une réputation en forme de point d’interrogation. Était il séducteur ou séduit ? C’était presqu’une légende, il ne finissait quasiment jamais la nuit seul.
Il était bel homme, charmeur, athlétique, fortuné visiblement, élégant, l’âme artiste et il aimait les femmes personne n’en doutait.

Tout cela Enguerrand d’A en était conscient et s’il en jouait, il ne s’en méfiait pas moins de lui même. Il avait depuis longtemps ressenti dans sa chair combien une aventure d’un soir comme de dix n’avait pas la saveur de l’immensité Océane.

Chapitre 2- L’éveil des sens

Quelque fut l’heure de son coucher, Enguerrand ne parvenait pas demeurer avec Morphée bien après 7 heures. Ce matin, il se réveilla comme il s’était endormi, bercé du ressac de la mer qu’on entendait lourdement chargé de sable et de sel. Il avait l’impression en s’étirant d’être déposé sur la plage comme s’il était déroulé des vagues qui l’avaient enveloppé dans la nuit.

Ses sens, tirés de la profondeur d’un sommeil toujours réparateur chez lui, prenaient le temps de sonder l’environnement nocturne qui le berçait. Tout dormait encore dans l’hôtel. Il se blottit dans ses oreillers cherchant vainement à prolonger son épopée aux côtés de Morphée, mais c’est la régulière respiration marine de Poseidon qui le fit peu à peu sortir de son cocon douillet. En s’étirant de tout son long il sentit les courbatures lui rappeler son sport de l’avant veille. En traçant la ligne de ses muscles endolories elles lui renvoyaient l’écho profond en lui de l’amour de la vie. Peu à peu la caresse des draps à chacun de ses mouvements lui rappelèrent la tendresse de certaines femmes d’un soir. Tout son corps s’éveillait et lui rappelait combien il aimait la vie. Se caressant les cheveux pour mieux sortir de la somnolence dont il goûtait le moment unique qui le mettait entre deux mondes, il ouvrit enfin les yeux qu’il frotta abondamment avant de percer la nuit qui à cette heure commençait à blanchir. La mer était là au bout de ses pieds allongés et croisés sous la couette. Il n’en percevait, outre le va et vient sonore sur la plage, que la ligne grise sans horizon et de furtifs éclairs d’argent. Le monde dans sa sobre puissance se détachait progressivement dans l’aurore naissante.
De son lit il l’observa sortir de la pénombre. Les vagues se dessinèrent peu à peu et donnèrent corps au ressac qui se fit moins mystérieux à mesure que l’écume traçait la ligne de son horizon matinal. S’étirant à nouveau longuement, il poussa un léger soupir de douleur au passage incisif d’une courbature dorsale. Il sortit alors sur le balcon et acheva ses étirements caressé par l’air cotonneux du matin. Vif et iodé le fin coussin de brise le pénétra tout entier. Habitué de ces idylles avec la nature il ne lui fallait pas plus de l’instantanéité pour être enivré d’infini. Il était sorti nu sans même s’en rendre compte mais il aimait quand son contact avec les éléments du cosmos brisait les convenances et les règles des hommes. Ici sa sensualité était une communion. Il s’ouvrait tout entier comme appelant de son corps déployé la force qui animait ce monde qui le dépassait et dont il se sentait comme amoureux.

Se tenant nu dans la blancheur de l’aurore il commandait à ses sens de ne rien perdre de ce qui par moment se rapprochait de l’extase amoureuse. Il n’était pas animiste il sentait juste que quelque chose lui donnait vie et nourrissait une joie non humaine en lui. Lui si orgueilleux, il aimait se sentir petit et fragile, impuissant devant cet infini qu’il ne comprenait pas. En mettant ses sens en quête il espérait au fond un jour percer le mystère. Il se remplissait de cet instant de communion comme hier il savourait son homard. La même intensité absolue dessinait en lui son empreinte. Lorsque le contingent reprenait ses droits et qu’il lui fallait retourner aux tâches quotidiennes Il lui semblait, à chaque fois, avoir fait une excursion dans l’éternité.
Ce matin il la prolongerait à loisir. C’est du reste pour cela qu’il avait demandé qu’on lui monte son petit déjeuner.

Avec le jour les mouettes avaient repris leur chant et l’océan se détachait désormais nettement du ciel quoique leur gris perle fut identique.

Enguerrand retourna s’allonger sous la couette d’où il contempla la ligne d’horizon se dessiner de plus en plus clairement. La vie pour lui pourrait s’éterniser ici. Il n’avait pas d’autres besoins. Mais son corps lui imposait comme à chacun des contraintes qu’il fallait satisfaire. En ces moments là il percevait comme une tristesse ce tiraillement bien humain. Happé par cet infini, il lui fallait sans cesse le quitter pour prendre soin de ce qui en lui était fini. Un drame qui le laissait orphelin et faisait de lui un exilé en ce monde que pourtant il croquait à pleine dent.
C’était bien parce qu’il cherchait à garder le fil tenu qui dans l’ordinaire le reliait à l’infini, qu’il avait fait de sa vie une succession d’effluves d’absolu. Du sport aux randonnées en passant par les grandes tables et les belles demeures il cherchait sans cesse à garder ce trait d’absolu qui au fond était aussi la marque de son originalité et que le commun des mortels trouvait fantasque.

Cette fois ci ce fut une jeune femme qui lui apporta le copieux plateau du petit déjeuner. Tout à sa contemplation il enfila distraitement son caleçon de la veille et ne prit conscience qu’il n’avait rien d’autre que lorsqu’il ouvrit la porte.
Alors l’absolu bascula dans le fini et il senti monter en lui l’éclair de l’homme tout à coup vidé de l’infini qui toujours filait entre ces doigts. Le désir de se voir dans les yeux de cette femme le submergea tout entier, comme s’il avait voulu enfermer là l’infini qui toujours se dérobait.

Chap 3- Saint Malo de l’absolu au vide il ne s’en faut que d’un dièse

Il avait voulu se retrouver seul pour cet unique week-end de relâche. Le monde emportait Enguerrand dans son tourbillon, comme un radeau dérive par la volonté d’un typhon. Les tournées, les femmes, les lumières de la scène…, il ne s’était pas rendu compte que le flot de sa vie le dominait et s’écoulait de lui même comme un torrent certes fougueux mais surtout capricieux. Il ressentait néanmoins que le lit de ce cours d’eau impétueux l’emportait au rythme de ses vices, loin de ce cette quête que, pourtant, son âme d’artiste pressentait comme fondamentale et même existentielle et nourricière.

A peine la séance de travail de son premier enregistrement achevé, il avait fondu, brides abattues, sur Saint Malo. Lundi, Pleyel l’appellerait de nouveau. Mais ce vendredi soir, il l’avait voulu face à face avec Châteaubriant, dont il se sentait, comme pour Musset, un pâle reflet.

Néanmoins, arrivé dans la chambre de cet hôtel qu’il avait eu jadis l’occasion de fréquenter régulièrement, il fut saisi par sa vieille compagne qui jamais ne lui lâchait la main. L’angoisse du vide le dévora en une fraction de seconde et le plongea dans ce vertige frénétique qu’il redoutait autant qu’il le connaissait.

Il savait en prenant la décision de fuir le tourbillon de sa vie qu’il devrait affronter les démons de la solitude et du vide. Comme une folie impulsive, il était parti, sans filet, dans une cité où il avait aimé, plus jeune, se retrouver pour s’isoler et contempler les marées, mais qui était devenue, pour lui, 13 ans après, une femme inconnue en laquelle il ne retrouvait pas plus lui à présent que le garçon de ses 20 ans. Ses repères d’étudiant étaient obsolètes. Les beautés de la cité corsaire avaient , pour le jeune pianiste, des atours différents de ceux qui autrefois le charmaient. Pour autant, il ne les identifiait pas encore. Cette ville, toujours magique, était pour lui, aujourd’hui, un souvenir à actualiser, flanqué de ses deux compagnes noctambules qui l’effrayaient si fort.

Son premier réflexe fut de se rassurer dans le miroir et de se perdre dans l’immensité de la plage que l’ocean furieux désertait à cette heure. Il était jeune, beau et trouvait une assurance décalée dans la contemplation de son corps qu’il façonnait jour après jour, à la manière d’un sculpteur. Plus qu’un narcissisme malsain, il creusait, par cet exercice, les douves contenant un peu l’assaut de ses démons qui, soufflant sur une braise couvante, attisaient ses peurs. Tant qu’il était beau, musculairement impressionnant et séducteur, il pouvait défier le vide qui l’assaillait, en partant à la conquête de filles éphémères, lesquelles n’étaient finalement que le palliatif illusoire servant à meubler ces nuits terrifiantes qui le poursuivaient depuis la fin du conservatoire.

Il enchaînait les succès musicaux , les conquêtes féminines, les tables féeriques, les soirées amicales, les heures de sport, comme de gammes, à la manière d’un automate réglé et programmé pour parcourir invariablement la même tournée. Si tout lui réussissait, il n’en tirait pas d’orgueil. Il était même encore capable de s’émerveiller de cette vie de concertiste qui souvent le transportait sur les rives d’un monde hors du commun.

La cité malouine sortait tout juste d’une violente tempête. La brasserie du Sillon, incontournable détour de l’amateur de fruits de mer et souvenir programmé du romantique musicien, se présentait sableuse et dévastée. Les vagues avaient transporté la plage sur la chaussée, quelques mètres plus haut. Le vent soufflait encore avec vigueur et projetait des gerbes d’eau aussi féeriques qu’impressionnantes. Il semblait à Enguerrand, exécuter au grand orgue la troisième symphonie de Saint-Saens, tant la puissance de la mer s’imposait, en crachant sel et sable, comme le tutti du finale du maître instrument.
Il était fasciné par cette immensité projetée dans laquelle il perdait habituellement son regard amoureux. La violence du ressac faisait trembler le sol sous ses pieds et semblait prêt à l’emporter.
Chaque fois qu’il prenait le temps de se retrouver face à la nature et plus particulièrement qu’il se confrontait à l’océan, il sentait monter ce désir intense de communier avec lui, de se fondre en lui. Il y avait pour le jeune pianiste un appel fusionnel dans lequel il voulait se sentir ne faire plus qu’un avec le cosmos.
Ce soir, les flots paraissaient prêts à l’engloutir. Il percevait comme un défi dans leur écume brandissant devant lui le torse de l’Ocean, ainsi que lui même aimait à triompher, par le sien, en dominant les autres hommes ou, mieux encore, émoustillant les femmes.
Dans ce face à face, montait du plus profond de ses entrailles renversées, ce désir de puissance qui était toujours présent en lui, dans son rapport avec autrui. Emporté dans une ivresse quasi mystique, il avait l’impression de pouvoir lutter, torse contre torse, avec l’océan. Il voulait répondre à son invitation qui lui semblait être l’empreinte de cire de sa vie tant il y voyait incrusté ce qui l’habitait et le tourmentait.

En son corps, brûlant son âme de désirs, tournoyait, comme une puissance foudroyante que jamais il ne parvenait à dominer, une tempête qu’il voyait tout à coup dressée devant lui. Il aimait la puissance et la beauté sculptée que celle-ci imprimait par ses muscles dans l’image qu’il renvoyait aux autres, comme il tissait sur le clavier le filigrane qui s’imprimait dans l’âme du public. Et voilà que celle-ci se dressait, sublime et fascinante, devant lui, sculptée d’absolu dans ces vagues jaillissantes, comme le buste de Poseidon, surgissant de l’écume d’Aphrodite. Il aimait l’infini qui appelait son âme d’artiste et résonnait en lui à chacun de ses rendez-vous amoureux avec la nature. Et voilà qu’il s’était fait chair dans ces gerbes d’iode qui venaient l’éclabousser comme pour l’inviter, d’une caresse torride, à consommer sa passion.

Il avait envie de se planter là, face à l’océan déchaîné, pour se laisser buriner de sel et façonner d’absolu. Il se rendit compte, sous cette douche baptismale, qu’il n’y avait entre l’absolu du vide qui le hantait et l’absolu d’infini qui l’appelait, pas plus qu’entre une gamme majeur et sa relative mineur. Une seule note transformait la majeur en mineur, comme un seul grain de sable dans sa vie avait fait de son amour de l’infini, la terreur du vide. Il comprit également pourquoi il scrutait tant cet infini, pourquoi il en cherchait la clef. C’est lui qu’il espérait trouver dans sa propre relative. Il jouait sa vie de toutes les notes de la gamme majeur, mais, pour reconnaître la note qui le faisait toujours basculer dans le mineur de ses angoisses, il lui fallait découvrir la clef de l’absolu, autrement dit, son chemin.
Détrempé jusqu’à la plus fine moelle de ses os, il reprit sa marche en compagnie des vagues dessinant autour lui la hola des encouragements sportifs. Il était apaisé autant qu’exalté par sa découverte. Sa quête d’infini ne lui semblait plus la simple fuite de ses peurs et des vices qui lui servaient à anesthésier sa frayeur, mais au contraire un chemin d’unité vers l’intime de son cœur. Pour autant, l’absolu demeurait gardé par ces herses d’eau brandies par Neptune, comme ses vices narcissiques dressaient entre sa blessure inconnue et le monde le faible rideau rouge qui sépare l’homme de l’artiste.

En regagnant sa chambre, surplombant la colère de Poseidon, il se planta, torse nu, devant la fenêtre ouverte. Il se retrouvait ainsi au limes de sa propre contradiction, cherchant, comme toujours, à enfermer l’infini en lui, faute de parvenir à se plonger en son absolu. Voyant, en contre bas une jeune femme trempée par la même vague qu’il cherchait avidement à avaler, ses sens reprirent leur tourbillon pétrifiant. Il repassa, d’un négligé étudié, sa chemise sur le dos et descendit conquérir la belle d’une pirouette romantique dont son âme d’artiste avait le charme du naturel. En quelques mots, puisés dans l’infini marin déchaîné, il mêla et mélangea l’absolu et le fini, l’amour et la terreur, la beauté et le vice, la vérité et l’illusion, modulant trompeusement sans cesse du majeur au mineur. Donnant à son âme l’illusion de goûter l’infini par ses sens trompeurs, il mystifiait ainsi et la belle et ses peurs.

Chap 4- L’angoisse du vide

Comme chaque soir qu’il affrontait seul, Enguerrand était saisi d’angoisse avant d’aller dormir. Se mettre au lit drapé de solitude lui donnait le curieux sentiment de la mort. Lui qui aimait passer les heures du jour le plus isolément possible et particulièrement quand il s’agissait de s’unir à l’infini qu’il recherchait, il était effrayé par le vide de ces quelques secondes qui précédaient l’endormissement. C’était absurde et il le savait d’autant plus qu’il s’endormait sitôt allongé. Sa vie était sereine et remplie d’une foultitude de belles choses. Sa carrière lancée avec une rapidité fulgurante lui assurait un avenir aussi stable qu’il est possible à une vie d’artiste. Mais une angoisse lui rongeait l’estomac chaque fois qu’il lui fallait se mettre, seul, au lit. Dans sa cabine malouine, il faisait et refaisait les cent pas, quoiqu’épuisé de ses deux heures de marche pieds nus dans l’eau glacée de janvier.
Il s’affairait à ne rien faire, se servait un verre dont il n’avait pas envie, regardait vingt fois son téléphone muet. Il cherchait en vain à tromper cet ennemi sans nom qui immanquablement l’assaillait en cet instant précis où il s’apprêtait à aller dormir.
Il tournait en rond, comme un animal en cage, dans l’attente, de plus en plus improbable, avec l’heure qui tournait, pourtant moins vite que lui et ses angoisses, d’une visite nocturne qui partagerait sa couche effrayante de vide.

Comme à chaque fois, son angoisse survint tel un fauve tapis derrière un fourré. Invisible et imprévisible, elle le déchiqueta et le dévora trouvant, engloutie en ses propres entrailles, la force de grandir et de le clouer à terre, toujours plus ligoté.
Rien ne l’arrêtait et, comme le foi de Prométhée, elle repoussait sitôt dévorée. Grandissant à mesure qu’elle s’engloutissait elle même, elle trouvait immanquablement, avec un appétit croissant, un festin sans cesse à sa taille.

Le seul instant de répit qu’elle laissait à Enguerrand pour la remettre en cage, était ce court moment de l’assoupissement digestif qui suit l’orgie. Là,la bête se repaissait de sa rage et se vidait de son carnage comme une baudruche de son gaz.
Alors, hagard, Il la contemplait des caves ravagées de son être. Ainsi réduite, elle ressemblait au chacal famélique et paraissait se faufiler entre les barreaux de sa prison diabolique pour gagner ses fourrés prêt à se lancer de nouveau à l’assaut.

Seul le voyageur aguerri peut traverser serein, les chemins creux de son âme et de son cœur. Celui qui, imprudent, s’aventure en ces contrées inconnues de ses propres peurs, se laisse, à coup sûr, surprendre au détour de chaque fourré tendu d’embuscades. Enguerrand le savait et bien qu’étant venu à Saint-Malo pour capter l’énergie océanique dont il ressentait le besoin en ces moments éreintants qui achevaient un an de tournée, l’expérience du corps à corps avec Poseidon, qu’il avait éprouvé la veille, lui avait donné l’envie de s’affronter lui-même.
Pour débusquer l’angoisse félone avant qu’elle ne surgisse de sa tranchée, il faut au pisteur en reconnaître les traces, subtiles signaux avant-coureurs du traquenard à l’approche. Mais Enguerrand ne parvenait plus à démêler en lui ce qui,de ses peurs ou de l’habitude du vice, l’emportait dans l’engrenage de ses passions.
Il savait juste qu’il ne pouvait rien contre l’assaut de l’angoisse, une fois celui-ci lancé. S’il sentait qu’il devait être possible de briser son élan à qui savait être attentif aux peurs qui sourdent comme une source contaminée prête à jaillir, il était incapable de prendre une telle distance. La peur de la peur le poussait à la fuir dans de fausses sécurités reconstituées.

Intelligent et fin de nature, il n’avait aucun doute que, s’il parvenait à connaître ses eaux troubles, il serait capable de les reconnaître avant même qu’elles aient forcées les digues de sa raison. Car l’angoisse submerge la raison avant d’affoler les sens. C’est parce que la raison s’est laissée assaillir par le fauve, surgi contre toute attente, que les sens, pris de panique, déraisonnent. C’est cette quête qu’il menait, interrogeant jusqu’à l’épuisement, l’infini qui l’appelait vers les hauteurs du bonheur, mais desquelles il dévissait toujours dans le gouffre de la terreur et du mensonge de l’illusion. Récurent rendez-vous manqué avec lui-même comme avec l’absolu. C’est l’envie d’en découdre avec sa vieille ennemie qui l’avait forcé à détourner son regard de la serveuse de la Duchesse Anne qui, très ostensiblement, avait répondu aux séductions avec lesquelles, le pianiste, Apollon aux yeux de braises, la faisait doucement fondre, sans même s’en rendre compte.
Il avait depuis longtemps compris que lorsqu’ on sent en soi l’odeur fétide du chacal de l’angoisse, il fallait sans délais, toutes affaires cessantes, envoyer les légions d’élites de sa raison pour traquer et abattre le fauve. Une simple hésitation et la bête famélique bondit sur le cœur de l’être et le dévore instantanément, se nourrissant de son propre effet enragé, dans un cercle infernal qui laisse même les plus vigoureux, vaincus et parfois douloureusement blessé.
Mais c’était plus fort que lui. La peur, fut elle lointaine, du précipice, le jetait dans les bras de ses vices qui feignant de le protéger l’enfermaient. Il vivait muré dans ses peurs cachées, hérissées de factices murailles de liberté.

Deux heures avaient largement sonné dans la nuit de la cathédrale malouine et le ressac de la mer burinait toujours la jetée comme son angoisse taraudait ses entrailles. Il se prit alors à regretter la douce serveuse. Pourtant, il lui suffisait de s’allonger pour s’endormir. Mais c’était impossible, tant il voyait en ce lit vide comme l’image du précipice existentiel qui nourrissait son vertige. Nous étions déjà dimanche et demain il lui faudrait être en forme pour enregistrer Rachmaninov. N’y tenant plus, il sortit se perdre sous les gerbes d’eau que l’Ocean propulsait sous ses fenêtres. A défaut d’une apaisante humaine tendresse, il espérait y puiser l’ivresse qui le bercerait, transformant, enfin, le cauchemar qui agresse en rêve qui caresse.

Chap 5 – La peur du réel

Tiré de son sommeil par le retour bruyant de la marée, il fallut quelques seconde à Enguerrand pour se resituer. Lentement, les vagues qui heurtaient la digue firent échos aux gerbes tonitruantes de la veille. Comme s’il revenait des très lointaines profondeurs de la nuit, il finit par ouvrir les yeux qui, paresseusement, se refermèrent aussitôt. Après une courte lutte avec ses paupières, il triompha à demi pour poser son regard sur l’épaule nue et lisse qui lui tournait le dos. Comme dégrisé, tout lui revint alors.

Ils avaient devisé quelques temps sur la tempête et l’infinie puissance de la mer et de la nature en remontant le quai, riant aux éclats chaque fois que l’Ocean, joueur, les aspergeait d’écume. Très vite, Enguerrand avait senti, aux rires forcés de la fille, qu’il n’aurait pas à ferrailler longtemps. En fait dès qu’il l’avait abordée et recouverte de sa vareuse pour la protéger du froid humide, il avait su qu’ils iraient ensemble au bout de la nuit. Ce bout de la nuit serait il un lit où plonger leur commune nudité ? A ce moment là il n’en savait rien et peu lui importait. Si le sexe consumait la séduction, il préférait de loin le jeu même de la tendresse qui la précédait.
Et finalement ce fut la rudesse torrentielle de l’océan qui décida de la suite. Virginie lui proposa de venir chez elle sécher les ruisseaux d’eau qui, sculptant sa chemise sur son torse, dessinait d’envie sa poitrine dans les yeux de la jeune femme. Déjà plongé dans ces yeux torridement bleus, il accepta sans hésiter un instant.
Comme presque toute les filles sur lesquelles il jetait le dévolu de sa blessure à endormir, elle était belle. Mais plus encore, émanait de tout son être une douceur qui le charmait, l’envoûtant et finalement le berçait comme un enfant. Nu dans le peignoir qu’elle lui avait prêté, il l’avait longtemps regardé s’affairer à sécher leurs vêtements et préparer une boisson chaude. Cheveux longs dénoués dans le dos, elle n’était qu’enveloppée d’une longue serviette qui soulignait les lignes pures de son corps de jeune femme. Assurément elle n’avait pas trente ans. Le romantisme d’Enguerrand touchait au comble du rêve. Une femme presque nue devant lui, le séchait au son du ressac tempétueux de Saint-Malo. Il souriait presque malgré lui. Il n’y avait, dans ce plaisir des yeux et de l’âme emportée sur la plume de Chateaubriand, pas l’ombre d’une jouissance lubrique de la femme imaginée nue. Il était bien tout simplement. Quelque chose l’apaisait dans cette beauté dépourvue de honte.

En regardant ce dos nu et endormi, le jeune homme, encore ému de sa veillée romantique, était traversé de sentiments contradictoires. Comme les eaux s’entrechoquent au confluent qui les réunit, il était bercé de douceur et balloté de malaise. Son âme de musicien éduquée à la beauté équilibrée et sereine de l’harmonie, ne parvenait pas à arracher son regard à la contemplation émerveillée de ce corps sans aspérité ni défaut. Mais plus encore, il associait à ce dos d’apparence anonyme, l’âme qui, la veille, l’avait séduit de douceur et de tendresse. Il ne savait s’il voulait l’étreindre de tout son être ou la caresser de son âme.
Il en était certain, Virginie resterait un de ses plus beaux souvenirs de femmes. Pour l’heure ce souvenir était vivant, sous ses yeux, et pénétrait sa propre intimité bien au delà de ces heures d’amour charnel qu’ils avaient tous deux apprécié en s’offrant comme objet de plaisir l’un à l’autre. Il dévorait cet instant comme il goûtait l’ultime accord d’un concert suspendu dans l’éphémère éternité qui précède le réveil des applaudissements. Et pourtant, à cette heure, rien ne l’inquiétait tant qu’elle ne se réveilla avant qu’il n’ai pu se sauver. Mais, comme hier il ne parvenait à s’extirper du spectacle féerique des flots qui le défiaient, il était happé par la contemplation de cette nudité sublime qui lui parlait bien plus ce matin que cette nuit et semblait s’imprimer en son âme tandis que déjà les mains qui le parcouraient hier s’évanouissaient dans l’oubli de cette multitude des autres caresses de femmes. Cherchant à se tirer du lit sans éveiller la sculpture antique qui dormait à ses côtés, il découvrit un peu plus la pudeur d’Aphrodite. Son âme voulait boire à la fontaine de pureté qu’il dévoilait, mais en un instant sa chair voulut la posséder. Il fallut un colossal effort de son intelligence pour représenter à sa volonté les inconvénients de se retrouver face à la belle éveillée pour qu’Enguerrand sorte de ce lit de délices. Enfilant à la hâte ses vêtements secs, il déguerpit en silence, non sans voler à la dérobée une dernière fois l’image de ce qui, à l’instant, devenait un souvenir parmi d’autres d’une femme parmi tant d’autres.

La cité corsaire dormait encore quand il la traversa, titubant légèrement sous les rafales qui l’avaient réveillé quelques minutes plus tôt. Selon son habitude, il s’arrêta chez un compagnon de saint Ferréol et fit livrer un lys au souvenir de sa nuit. Il était ainsi. Incapable de dire au revoir à une illusion, comme s’il avait peur de se regarder dans un miroir, il se sentait goujat de les abandonner comme un Kleenex usagé. Quelle que fut la terreur du vide qui le guettait, il ne voulait pas utiliser les filles contre leur gré. Il ne poussait son avantage que lorsqu’il avait vu que la porte lui était volontairement ouverte. Bien sûr qu’il utilisait ses femmes pour déjouer ses propres démons. Mais, pour des raisons similaires ou différentes, elles se servaient aussi de lui. C’était un pacte tacite entre elles et lui. Aussi ne ressentait-Il aucune culpabilité. Mais s’il ne savait leur dire merci en face, il ne voulait pas leur gâcher le souvenir de la soirée par le geste insultant de sa lâcheté à se contempler lui-même ainsi.
Que fuyait-Il chaque matin avant l’aurore ? Inconsciemment, tout autant le vide qui refaisait surface que la peur des adieux de l’abandon.

Ce n’était pas toujours un lys qui lui servait de messager des adieux. Ses fleurs, conformément à son âme de poète, voulaient prolonger l’esprit de la soirée. C’était sa note bleue à lui, avec les femmes. Il y avait tant de pureté dans le don de Virginie que le lys s’était imposé comme une évidence. Car, par une rare exception au milieu de ces amours furtives, il lui avait semblé qu’elle s’était donnée. Lui, avait recueilli ce don. Il ne l’avait pas volé. Pour autant, s’il s’était ouvert pour recevoir, comme rarement il le faisait en pareil circonstance, il n’avait donné que son corps et, il en convenait, quelques notes de son trouble aussi. Mais c’était si peu face à cette corolle qui s’était ouverte simplement pour lui, qu’il accompagna le lys de deux mots laconiques mais sincèrement habités de son âme plus que de son cœur : merci pardon.

Il ne signa pas. Sans savoir pourquoi, comme souvent, il lui avait donné le prénom d’un autre. Il sentait au fond de lui que si son corps se rassurait et de plus en plus se soulageait dans ces nuits éphémères, son âme, que pourtant il espérait apaiser par cet opium, comme absente, semblait détourner le regard, non par pudeur, mais comme si elle n’était pas concernée par cette étreinte illusoire.

Le jour commençait à blanchir la pénombre nocturne. Il retourna à son hôtel pour achever sa nuit qu’à cet instant il ne redoutait plus. Demain, c’est à dire tout à l’heure, la vie l’attendait toujours aussi belle à croquer et il était bien décidé qu’il la dévorerait sans n’en rien laisser.

A suivre …

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