Enguerrand, les passions du pianiste 2 – Concarneau – Faire corps avec l’absolu

Enguerrand est un jeune pianiste, concertiste en tournée. Brillant, beau et charmeur, il mène une quête intérieure en forme de fuite ou de plongeon dans l’absolu qui sans cesse lui échappe comme le sable file entre les doigts.

Ce sont les tourbillons de ses passions et les questions qui trouvent peu à peu réponse que Cyril Cortes-Brun, spécialiste des passions de l’âme, met en scène au fil des tournées du pianiste et que nous vous proposons en feuilleton, comme un conte philosophique initiatique et musical.

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Concarneau – Faire corps avec l’absolu

Face à l’étendue gris vert de l’océan, Enguerrand entamait la seconde partie de son habituel entraînement sportif. Sa chambre qui faisait l’angle de l’hôtel au bout de la plage lui permettait de s’adonner à son moment de détente favori en simple short sur le bacon, en toute discrétion.
Il aimait sentir le vent iodé du large lui caresser son corps musclé. Les températures hivernales ne l’arrêtaient pas. Au contraire la vivacité de l’air qui parcourait son torse lui renvoyait la sensation de cette sculpture humaine qu’il aimait à tailler entraînement après entraînement.
Mince, svelte, élancé mais aux muscles charpentés, il était un contraste de simplicité et de narcissisme que lui-même ne s’expliquait pas.
Cette journée de décembre avait été riche en émotions fortes. Il aimait à marcher sur les côtes bretonnes ciselées par l’âge, comme la rudesse de la vie taille le visage rugueux et anguleux des gens simples qui de leur bras forgent le monde.
Parcourir les sentiers, parfois balisés, souvent escarpés, sous le regard de l’absolu marin qui le soûlait d’iode et d’embrun, était, pour lui, l’occasion de l’éternel retour charnel à la réalité du monde.
Le Dieu ancestral de sa famille et son clergé renfrogné ne lui disait pas grand-chose, mais, dans ces moments d’absolu, il ne doutait pas qu’un Dieu exista. Et peu lui importait qui il était, cette relation physique qui l’emplissait à chaque excursion se suffisait à elle-même.

La beauté du monde non dénaturé par l’homme l’enivrait. Elle le saisissait comme le chant tout aussi enjôleur que dangereux des sirènes. Il rêvait alors d’un contact charnel avec l’absolu et aurait voulu poursuivre nu sa course pour mieux sentir l’air marin, comme les roches sous ses pieds, entrer en communion avec lui.
Très sensuel, le charnel était pour lui tout un langage. Il aimait sentir son corps dessiner dans l’air où dans la mer l’empreinte de ses muscles, de ses os et de ses nerfs, comme s’il les avait moulés dans la cire vierge.
C’est bien comme sculpteur qu’il déroulait ses pompes et autres tractions dans le vent vif du soir breton. Plus il enchaînait ses exercices du jour, plus leur sollicitation semblait buriner et son corps et le cosmos marin qui lui servait d’écrin. Pour finir, il ne savait plus ce qui le gargarisait le plus de sa propre puissance ou de celle de la nature. Tout en lui n’était qu’une même force charnelle sensuelle et quelque part spirituelle.
La nuit était tombée depuis une bonne heure quand il acheva, en sueur, sa sacrosainte séance. La mer dans le dos il s’admirait dans la vitre ouverte de la terrasse. Il passa chacun de ses muscles en revue d’une caresse satisfaite. Pourtant la jouissance de sa contemplation ne lui suffisait pas. Narcisse à sa façon, il aimait se contempler dans le regard des autres.
Préférant pourtant l’extase solitaire avec la nature, il commanda un plateau d’huîtres accompagnées d’un sauvignon frais qu’il entendait bien déguster seul drapé dans sa serviette de bain, laissant à la brise de sécher les dernières goutes de sa douche.
Il attendit ainsi le plateau, nu dans sa serviette et les pectoraux bandés par les récents exercices. Il espérait les yeux qui le verraient. Si c’était un serveur, il pourrait lire l’envie que son corps imprimerait dans le regard de l’homme. Si c’était une femme, il y verrait le désir que sa virilité provoquerait.
Il aimait les hommes comme des rivaux à défier. Il aimait les femmes comme des citadelles à conquérir. Chez l’un comme chez l’autre, il le savait, c’est lui qu’il recherchait. Il était séducteur au point que chez lui tout était séduction. Le monde était pour lui un défi permanent et finalement un conflit constant.
Paradoxalement rien ne semblait l’ébranler. Il vivait, comme un artiste solitaire, une vie que personne ne comprenait et peu lui importait. Il goûtait chaque instant de la vie comme ses rencontres avec la nature, de façon physique, charnelle et absolue. Un plat d’exception le propulsait au même nirvâna que l’infini de l’océan. Il le sentait dévaler ses papilles avant de s’enfouir dans ses entrailles. Le vin sillonnait en son âme comme en son corps jusqu’aux confins de l’extrême suavité.
Ce fut un jeune métis qui ouvrit timidement la porte de sa suite. Gênés, ses yeux se heurtèrent au torse puissant de son client. Fuyant du regard il se faufila, tête baissée, vers la terrasse pour poser son plateau ostréicole. Enguerrand le retint pour commander le petit déjeuner du lendemain. Il put ainsi se contempler dans les yeux du jeune homme et il sentit monter en lui l’excitation de la puissance masculine qu’il voyait dans ce regard pudique. Ses épaules se redressèrent et son œil décocha l’éclair du jouisseur satisfait. Pour faire bonne mesure, il s’excusa, prétextant avoir été pris de court par la rapidité des ouvreurs d’huîtres.

Dans cette tenue d’Adam, serré dans sa serviette, il entreprit la dégustation de ses coquilles à perle en scrutant l’horizon désormais sombre, à peine clairsemé de lucioles marines.

L’océan prenait possession de lui de l’extérieur comme de l’intérieur. L’air marin suivait sur son torse le parcours que les fruits de l’océan dessinaient du palais aux entrailles de ce chercheur d’absolu. Car, si curieux que cela puisse paraître, dans cet instant qui pourrait sembler de pure jouissance charnelle, il semblait à Enguerrand qu’il était pénétré de l’absolu lui-même et que cet absolu n’avait rien de commun avec le plaisir jouissif qu’il avait ressenti quelques minutes plus tôt dans les yeux métissés du serveur qu’il avait voulu écraser par sa nudité mâle.
Sa dégustation finie, le concertiste s’habilla non sans être attentif à l’exactitude de sa coiffure, savamment rebelle. Il descendit en salle s’amuser de la complicité des serveurs.

S’Il se désolait qu’aucune fille ne participât au service, il aimait jouer avec les serveurs. A défaut de séduire il pouvait éblouir. Il ne cherchait pas à écraser de son argent, mais il aimait l’absence de limite que sa situation lui procurait. Sans leur lancer le « vous avez carte blanche » du goujat nouveau riche, il les laissait se faire plaisir à lui faire plaisir. Se mettait alors en place une complicité de grande qualité avec des serveurs reconnus dans leur dignité de connaisseurs. Ce n’était pas le fric qui commandait, mais le plaisir du beau, du bon et du vrai.

Et partout où il passait, les serveurs, sommeliers et maîtres d’hôtel lui en était reconnaissant. Enguerrand d’Arturo était, pour tous, l’esthète original, convivial et simple. Pourtant, cet homme dont on ne savait rien et qui aimait la vie simple avait une réputation qui courait d’hôtel en hôtel. Une réputation en forme de point d’interrogation. Était-il séducteur ou séduit ? C’était presqu’une légende, il ne finissait quasiment jamais la nuit seul. Il était bel homme, charmeur, athlétique, fortuné visiblement, élégant, l’âme artiste et il aimait les femmes personne n’en doutait.

Tout cela Enguerrand en était conscient et s’il en jouait, il ne s’en méfiait pas moins de lui-même. Il avait depuis longtemps ressenti dans sa chair combien une aventure d’un soir comme de dix n’avait pas la saveur de l’immensité Océane.

A suivre

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