De la République d’Atatürk à une nation islamiste

Après avoir envisagé les conditions dans lesquelles la province d’Asie mineure se transforma en l’empire ottoman et comment celui-ci se mua en République de Turquie, il est désormais temps de mettre en lumière la façon dont la République de Turquie a été vidée de sa substance et transformée en quelques années en une République aux soubassements islamiques, fidèle cependant aux visées panturques des Loups Gris. Erdogan a joué un rôle clé dans ce processus lui qui, bien avant d’être élu Premier ministre, s’était vu condamner à dix mois de prison et déclarer inéligible pour avoir récité ces vers célèbres du poète Ziya Gökalp : « les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les dômes nos casques et les croyants nos soldats« .

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Mustafa Kemal Atatürk

À la suite de sa victoire aux élections de 2002, Erdogan prit soin de ne pas mettre la charrue avant les bœufs et, afin d’éviter un coup d’Etat venu de l’armée, s’assura le soutien de l’Occident en lui adressant des messages de collaboration et de tolérance religieuse. Il aurait bien le temps, une fois l’armée muselée, de mettre en œuvre sa politique d’islamisation. Jouant de la crédibilité que conférait à son parti son souhait d’adhérer à l’Union européenne, Erdogan réussit le tour de force de lui fabriquer, auprès d’occidentaux trop heureux de voir en lui un opposant partiel à l’islam arabe, une image rassurante d’équivalent musulman des chrétiens-démocrates. Les élections de 2007, offrirent à l’AKP et sa majorité parlementaire la majorité absolue dans un parlement désormais islamique. Depuis lors, l’AKP d’Erdogan œuvre dans deux directions apparemment inconciliables qui, pourtant, constituent les clés de voûtes d’un plan mûrement réfléchi.

D’une part, il ne cesse de donner à l’Union européenne des gages de bonne volonté, comme en témoignent la construction récente d’une église à Istanbul, une première depuis quatre-vingt-dix ans, et l’ouverture d’une école ou les cours se tiendront en araméen1. Dans un « one-country-show » à la limite de la schizophrénie, la Turquie enchaîne déclarations conciliantes et rappels tonitruants de son absolue souveraineté, semant avec succès le doute dans l’esprit des dirigeants européens qui désirent voir en elle un allié malgré ses positions limites.

L’Europe a pourtant de nombreuses raisons de refuser l’adhésion de la Turquie, si l’on en juge à l’aune des critères de Copenhague, qui exigent des Etats candidats une économie capable de tenir le choc de la concurrence européenne, des institutions démocratiques stables, un système juridique équitable, le respect des droits de l’homme et de la liberté religieuse, et la protection des minorités. Si les deux derniers point ont déjà largement été développés dans les deux articles précédents, il est à noter que les performances économiques de la Turquie sont loin de remplir les critères requis, puisque le PIB par habitant ne représente que 25% de la moyenne européenne, et que le niveau de sa dette est beaucoup trop élevé pour une économie en voie de développement de ce type. Par ailleurs, la place de l’armée est encore prépondérante dans les jeux de pouvoir, puisqu’elle contrôle la plupart des universités du pays et qu’elle est garante autoproclamée du caractère laïc de la Turquie.

Plusieurs dossiers géopolitiques épineux concernent également le pays, qui mettent jusqu’à présent un frein à son entrée dans l’UE. Si la question kurde est trop complexe pour être traitée ici en quelques lignes, nous nous arrêterons un instant sur le cas chypriote. L’annexion militaire par la Turquie de la partie Nord de cet îlot méditerranéen en 1974, au mépris de toutes les lois de la souveraineté, a marqué le début d’une sombre période d’expropriations de chrétiens, de destruction de leurs églises et de saccage de leur patrimoine millénaire. On estime, bien que le comptage soit rendu difficile par la dissimulation des autorités turques, que 540 églises orthodoxes, dont certaines figuraient parmi les plus anciennes de la chrétienté ont été détruites, désacralisées ou transformées en mosquées. Le refus de la Turquie de reconnaitre la république chypriote constitue un point de blocage au-dessus duquel les États européens ne pourront passer sans se renier eux-mêmes.

Le deuxième volet de la politique de l’AKP est basé sur le constat suivant : les tentatives de modification de la constitution mise en place par Atatürk ont toutes échoué et mené à la chute des politiciens qui les ont entamées. L’AKP l’a bien compris, et c’est pour éviter cet écueil que le deuxième grand volet de sa politique concerne une islamisation par la racine, un lent processus qui consiste à vider de l’intérieur le principe de laïcité qui prévaut officiellement, en agissant particulièrement sur l’enseignement et les pratiques sociales. Cette politique d’islamisation radicale en dit long sur les intentions véritables des dirigeants du pays une fois son adhésion à l’UE entérinée. À cette fin, ils entretiennent l’illusion des valeurs partagées avec un succès déroutant. L’AKP est et restera le « parti du voile », dont il a fait son étendard.

On ne peut comprendre la volonté de la Turquie d’intégrer l’Union européenne sans se référer au concept de « Dar-al-harb », territoire de la guerre en islam, qu’il est du devoir de tout musulman de conquérir et de soumettre. L’hégire ne désigne pas seulement la pérégrination passée des compagnons de Mahomet, mais un mouvement présent et futur d’expansion de l’islam, par des moyens pacifiques et d’immigration tant que possible, par le biais du djihad dans le cas contraire. L’adhésion de la Turquie à l’UE serait l’application par excellence de l’hégire, tandis que les actions de l’Etat islamique au Levant relèvent du djihad. Tous deux sont visages de l’islamisme.

L’Union européenne a tout à perdre dans l’entrée de la Turquie en son sein, et les pays libres qui la composent ne sauraient cautionner cette adhésion sans renier à la fois les fondements de la démocratie et les racines culturelles et historiques sur lesquels repose la construction européenne. Une Europe faible et qui ignore délibérément ses racines chrétiennes ne résistera pas longtemps à la puissante influence d’une Turquie qui jouit d’une forte identité, couplée à celle d’une population musulmane européenne estimée à près de trente millions d’âmes.

Je termine avec des mots de Joseph Ratzinger, qui affirmait à Ansa en 2004 : « Historiquement et culturellement, la Turquie a peu en commun avec l’Europe. Accepter son adhésion à l’Union européenne serait dès lors une grave erreur. Il serait plus opportun qu’elle serve de pont entre l’Europe et le monde arabe […]2« .

 

1 The Economist, 10-16/01/2015, P.26

 

2 Ansa, 20 septembre 2004

 

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Damien Thomas

Fier belge féru de France, Fidèle défenseur de la famille, de l'enfance, Frondeur favorable au Roi, à ses façons, Farouche et cyranesque fanfaron, Damien Thomas, contributeur régulier de Cyrano.net, nous fait découvrir son amour immodéré de la politique, des arts et de la culture.