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Reconstruire le Temple de Jérusalem : une entreprise de l’empereur Julien en 362 (II)  Julien restaurator

Reconstruire le Temple de Jérusalem : une entreprise de l’empereur Julien en 362 (II) Julien restaurator

Après avoir dressé un historique des constructions, destructions et reconstructions du Temple de Jérusalem, le professeur Françoise Thelamon, nous raconte l’étonnante tentative de l’empereur apostat Julien pour reconstruire le Temple en ruines.

Julien restaurator du Temple de Jérusalem

temple de Jérusalemnen ruines

Une inscription, d’avril ou mai 363, le dit templorum restaurator. Maître de l’empire, Julien, entreprend de rétablir le culte des dieux. Selon Ammien : « Répandant partout son activité, avec l’ardent désir de perpétuer partout le souvenir de son règne par l’ampleur de ses constructions, il songeait à reconstruire à grands frais le temple, jadis fastueux, de Jérusalem ». Sa politique religieuse était inspirée par sa démarche personnelle. Élevé dans le christianisme, Julien avait évolué vers le culte des dieux. Il décida de rouvrir ou restaurer les temples et de rétablir les sacrifices.

Préparant l’expédition contre les Perses, Julien cherchait à se concilier les dieux, dont dépend le salut de l’empire, y compris le Dieu Très-Haut adoré par les juifs. La décision a été prise en 362 à Antioche où le prestige et la vitalité de la communauté juive sont bien attestés. Vespasien y avait fait ériger « les Chérubins de bronze que son fils Titus trouva fixés au Temple de Salomon lorsqu’il détruisit le Temple, il les enleva de là et les amena à Antioche avec les Séraphins » rapporte une chronique. Il s’y trouvait plusieurs synagogues et, dans les années 380 encore, les homélies de Jean Chrysostome témoignent de l’attrait des fêtes et pratiques juives sur bien des chrétiens. Or des juifs et des judaisants attendaient la réalisation imminente de prophéties qui annonçaient la restauration du temple et le retour des juifs dans leur cité. Julien allait-il être un nouveau Cyrus ?

Julien l'Apostat

Julien l’Apostat

Cela impliquait la reconstruction du Temple de Jérusalem explique Rufin : « Il demande à ceux qu’il a convoqués devant lui pourquoi ils ne sacrifiaient pas alors que leur Loi leur prescrivait d’offrir des sacrifices. Et eux, croyant avoir trouvé l’occasion favorable répondent : ‘Nous ne le pouvons pas si ce n’est dans le seul Temple de Jérusalem. C’est ainsi que l’ordonne la Loi’ » . Mais rien n’indique qu’il ait convoqué le patriarche qui résidait à Tibériade et le Sanhédrin.

Même s’il avait aussi intérêt à se concilier les juifs de Mésopotamie, sa décision relève d’abord de sa politique de restauration du culte sacrificiel. En sacrifiant, les juifs prieraient, eux aussi, pour le salut de l’empereur et de l’empire.

Pour les chrétiens, ce n’était pas l’objectif de Julien et ils doutent de sa sincérité. Rufin voit en lui un persécuteur qui met au service de l’erreur un véritable « art de nuire » : reconstruire le Temple et rétablir le culte sacrificiel juif allait inverser le processus de christianisation entamé par Constantin et Constance en faveur de ceux qu’il appelait avec mépris les Galiléens. La réussite de l’entreprise irait à contre-courant de l’économie du salut. La ruine du Temple en 70, puis la destruction de la ville en 135, réalisaient la prédiction du Christ : « Il ne restera pas ici pierre sur pierre : tout sera détruit ». Cette conviction était solidement ancrée. Pour les chrétiens – et Julien le savait – la destruction du Temple était irréversible ; à leurs yeux son projet était un acte sacrilège qui ne pouvait aboutir. Néanmoins l’entreprise fut engagée et aurait pu réussir.


Le zèle de Julien et l’enthousiasme des juifs

« Il avait chargé de mener à bien cette affaire Alypius d’Antioche, naguère vice-préfet des Bretagnes. Le dit Alypius poussait donc énergiquement les travaux avec l’aide du gouverneur de la province » dit Ammien. Le choix d’Alypius, très haut personnage, païen tolérant, ami intime de Julien, montre bien sa volonté de voir l’entreprise aboutir rapidement. Rufin le confirme et ajoute « grâce à des fonds publics et privés, l’affaire est menée avec la plus grande diligence ».

La reconstruction du Temple ne pouvait se faire sans prêtres juifs, seuls habilités à accomplir les rites indispensables pour conférer à l’édifice son caractère sacré. Il fallait autoriser les Juifs à revenir à Jérusalem. Cela le fut sans doute par l’édit sur la reconstruction du Temple que résume cette unique phrase d’une lettre de Julien aux Juifs : « Je mets tout mon zèle à relever le Temple du Dieu Très-Haut ».
Rufin fait état du zèle des Juifs : « Comme ils avaient reçu de lui l’autorisation de reconstruire le Temple, ils firent preuve d’une telle arrogance qu’il semblait que l’un des Prophètes leur était rendu […] Venus de toutes les régions et de toutes les provinces, les Juifs se rassemblèrent et entreprirent de s’avancer vers l’emplacement du Temple jadis détruit par le feu ». Grégoire ajoute que les femmes donnèrent leurs bijoux et participèrent aux travaux.

Les autorités juives ont elles cru à la réussite de l’entreprise ? Depuis 70, le culte sacrificiel était interrompu, l’étude de la Loi et la poursuite de la perfection morale l’avaient, pense-t-on, remplacé pour les milieux pharisiens et les juifs de la diaspora ; la proposition de Julien n’aurait pas rencontré l’accueil enthousiaste dont les auteurs chrétiens font état. Il semble pourtant que le Temple a tenu jusqu’à sa destruction une place essentielle comme unique lieu de culte divin, et comme centre et source de rayonnement du judaïsme ; après sa destruction, il demeura vivant dans la mémoire et l’espérance des Juifs. La prière synagogale est d’ailleurs pleine de nostalgie et d’espérance à l’égard du Temple pensé comme centre du monde. L’afflux de juifs à Jérusalem et leur zèle sont vraisemblables. Certains rabbins, comme Rabbi Aha, ont pu soutenir le projet, en disant : « Le Temple sera reconstruit avant l’avènement du royaume de David ». Cela impliquait le rétablissement du sacerdoce, en particulier du Grand Prêtre vis à vis duquel le Patriarche serait en position inférieure. L’inscription en hébreu, gravée sur une pierre du Mur Occidental, sous l’arche de Robinson, du verset d’Isaïe 66, 14 : « À cette vue, votre cœur se réjouira » exprimerait la joie et l’espérance des juifs.

« Une fois les fondations dégagées, de la chaux et des pierres avaient été apportées et il ne manquait absolument rien pour que, le lendemain […]de nouvelles assises soient mises en place » poursuit Rufin. Il fallait déblayer les restes du temple de Jupiter et retrouver l’emplacement du Saint des Saints pour reconstruire au bon endroit. Rufin parle des matériaux, mais ne dit rien de la fabrication d’outils en argent indiquée par Théodoret, conformément aux prescriptions légales qui prohibaient le fer pour la construction du Temple.

Alors se produisirent des phénomènes qui provoquèrent l’arrêt des travaux. Ammien écrit : « Alypius poussait donc énergiquement les travaux avec l’aide du gouverneur de la province, quand de terrifiantes boules de feu, jaillissant en assauts répétés auprès des fondations, rendirent cet emplacement inaccessible aux ouvriers qui furent parfois brûlés vifs : c’est ainsi que, devant l’acharnement que mettait cet élément à la repousser, l’entreprise fut suspendue ».

Grégoire parle d’une tornade et d’un tremblement de terre, et dit « qu’un feu venu du temple les arrêta, consuma et détruisit les uns […] et laissa les autres amputés de leurs membres.» Rufin raconte : « Voilà que, la dernière nuit avant le début des travaux, a lieu un violent tremblement de terre. Non seulement les blocs des fondations sont projetés de tous côtés, mais encore presque tous les édifices de l’endroit sont démolis. Les portiques publics où était installée une foule de Juifs […], s’écroulèrent et écrasèrent tous les Juifs qui s’y trouvaient. Quand le jour fut levé, d’autres accoururent pour rechercher ceux qui avaient été ensevelis sous les décombres. Il y avait un local enfoncé dans les parties basses du Temple, dont l’entrée se trouvait entre les deux portiques qui s’étaient effondrés […]. Une boule de feu en jaillit et, parcourant toute la place, elle se déplaçait en tous sens, brûlant et tuant les Juifs qui étaient là ».

Trois phénomènes donc se seraient manifestés : tornade, tremblement de terre entraînant l’écroulement des portiques, feu jailli des fondations. Leur réalité est bien attestée. Un tremblement de terre a eu lieu en Palestine en mai 363, arrêtant le 19 les travaux commencés le 18. Selon Rufin, il a provoqué l’effondrement des portiques construits du temps d’Hérode, dits « Écuries de Salomon », à l’angle sud/est de l’esplanade du Temple. La cause de l’incendie provoqué par les boules de feu est discutée ; les travaux furent arrêtés. Pour les païens, cet échec faisait partie d’une série de signes de plus en plus sinistres lors de l’expédition contre les Perses ; ils manifestaient le désaveu des dieux – dont celui des Juifs. Les travaux auraient-ils repris si la mort de Julien, le 26 juin 363, n’y avait mis un terme définitif ? Jovien, son successeur, était chrétien.

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A propos de Françoise Thelamon

Françoise Thelamon
Agrégée d’Histoire et géographie. docteur es Lettres et ancienne élève de Henri-Irénée Marrou, Françoise Thélamon est professeur émérite en histoire de l'antiquité à l'Université de Rouen. Spécialiste de l'histoire du christianisme et en particulier de Ruffin d'Aquilée, elle est présidente de l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Rouen.