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Pierre Servent, Le complexe de l’autruche – pour en finir avec les défaites françaises

Pierre Servent, Le complexe de l’autruche – pour en finir avec les défaites françaises

Cet essai, rédigé en 2011 par un spécialiste des questions de défense et de stratégie militaire, enseignant à l’école de guerre, propose une analyse très stimulante des trois grands désastres militaires français de 1870, 1914 et 1940 et de leurs causes., compte rendu par Alexis Rostand

C’est la mise en perspective historique, richement documentée, qui contribue à l’originalité de ce travail, davantage que l’identification des traits de caractères « bien français » (arrogance, conformisme, respect tatillon de la hiérarchie et du formalisme, etc.) que la seconde partie du livre traite, assez brièvement, au travers d’exemple récents.

S’il est en effet assez courant de déplorer cette obsession française de la forme parfaite et son corollaire qui est le mépris des contingences, il est fascinant d’observer combien ces travers, si profondément ancrés dans nos esprits hexagonaux, ont contribué à l’aveuglement des « élites » et à la poursuite de choix désastreux. Et ce, en dépit du courage et de la lucidité de quelques rares lanceurs d’alertes invariablement traités avec le plus grands mépris et le plus souvent écartés des décisions pour cette même raison.

C’est le cas d’un colonel Stoffel en poste à Berlin en 1870 avertissant un état-major français, sourd à ses mises en garde, de la puissance militaire prussienne, ou bien d’un colonel de Gaulle, marginalisé, s’épuisant à prévenir sa hiérarchie, largement acquise à la doctrine Maginot, des bouleversements provoqués par la motorisation des forces militaires.

Toutes aussi inspirantes sont les figures de ces « hérétiques » allemands, Manstein, Rommel, Guderian, qui surent déjouer le conservatisme de leur propres états-majors pour faire triompher des plans d’attaques audacieux, ressuscitant « l’esprit d’Iéna » fondé sur l’initiative individuelle, la rapidité et l’opportunisme.

Face à une armée allemande qui, après chaque revers historique, a su se remettre en question et se doter des ressources matérielles et spirituelles nécessaires à la victoire, on demeure confondu par ce mélange de légèreté, d’arrogance et de dogmatisme qui invariablement conduit l’armée française au chaos avant qu’elle ne parvienne, miraculeusement mais à quel prix, à se relever.

ligne maginot

L’auteur cite opportunément Clausewitz, incarnation de la renaissance de la pensée stratégique allemande et sa notion de « frottement », « seul concept qui permette de se faire une idée assez générale de ce qui distingue la guerre réelle de la guerre sur le papier » (De la guerre) pour déduire de ses observations que la France préfère « gommer l’idée même de frottement qui vient gêner les beaux ordonnancements, les figures de style, les belles arabesques ».

Fourmillant d’anecdotes, le livre dépeint de manière clinique le spectacle saisissant des généralissimes Joffre puis Gamelin incapables de comprendre et de réagir à l’écrasement de leur armée. A 25 ans de distance c’est le même scénario qui se reproduit :1) on sous-estime naïvement l’adversaire sans se rendre compte qu’il a développé un outil puissant (la mitrailleuse et le canon en 1914, les panzers appuyés par les stukas en 1939), 2) on se convainc que la doctrine officielle est la meilleure (« l’offensive » en 1914, la ligne Maginot en 1939) et 3) comme l’on n’a pas prévu de plan B et que la chaine de décision est sclérosée, lorsque le drame survient, l’on ne peut plus rien faire.

Transposé à l’époque actuelle, ces travers ne sont pas moins redoutables et le livre consacre quelques développements savoureux au goût de « la note parfaite », à la maladie du « papier, à l’obsession de « la grandeur » à tous propos, aux indéracinables phénomènes de cour, au langage implicite. Autant d’idiomes nationaux qui peuvent s’avérer des handicaps dans un monde en mutation.

Après avoir néanmoins rappelé les mérites de notre pays, ses formidables atouts et sa capacité de rebond, le livre se conclut sur une mise en garde : parce que « la paresse intellectuelle est en général le corollaire de l’arrogance », « la mobilité mentale doit rester de rigueur ». « Tout en gardant son charme, la France doit se méfier de sa propension à l’insouciance et à la frivolité (…). Un peu de gravité, sans verser dans la sinistrose, sied en ces périodes de grands chambardements ».

« Il est utile de se mettre en danger intellectuellement pour mieux imaginer « le coup d’après » (…) Pour le faire le courage s’impose. Et plus que jamais, les chefs doivent faire preuve de ce que le général de Gaulle nommait le « caractère » (…) « Dire est le commencement du faire » ».

Et dans la postface de l’édition de 2013, l’auteur identifie le djihadisme comme l’ennemi de demain pour la France pour faire observer que celle-ci fait front plutôt bien pour l’instant. Il conclut ainsi: « La question de la résilience, de la capacité de résistance se pose d’abord au peuple. Dis-moi ce que tu as fait de ton armée et je te dirai qui tu es, et si tu as des chances de survivre ».

Pierre Servent
Le complexe de l’autruche – pour en finir avec les défaites françaises
Perrin 2011 360 p.

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