Naissance, vie et mort de l’idée de progrès (partie 3)

L’âge triomphant

Cette marche de l’humanité vers le Progrès (le mot se passe désormais d’adjectif et se pare d’une majuscule) trouve au XIXe siècle sa confirmation philosophique, scientifique et technique.

La philosophie, c’est celle de Hegel, qui présente l’histoire comme l’avènement de l’Esprit universel : « La nécessité, la nature et l’histoire ne sont que des instruments de la révélation de l’Esprit. ». Et la théorie d’Auguste Comte, selon qui, après avoir franchi l’âge théologique et l’âge métaphysique, l’humanité entre enfin dans l’âge scientifique.

Une science qui à partir de l’étude de la nature présente et passée prend conscience de l’évolution des espèces, selon une marche qui, par une complexité croissante, aboutit à l’homme. Parmi les différents systèmes explicatifs proposés, celui de Darwin, fondé sur la sélection naturelle ( en 1859 paraît L’Origine des espèces ), réussit à s’imposer.

Dans le même temps s’affirment les succès techniques qui, à partir de la vapeur et de l’électricité, multiplient l’énergie disponible, abolissent les distances pour le transport des marchandises, des personnes et des idées et, au prix il est vrai de terribles souffrances pour les populations ouvrières et pour les peuples exotiques, mettent sur le marché des quantités énormes de produits agricoles et industriels. Périodiquement, depuis le milieu du XIXe siècle, des expositions universelles étalent aux yeux du public les inventions nouvelles comme autant de promesses de bonheur.

La science finira par tout expliquer ; la science assurera le bonheur de l’humanité. On a baptisé du nom de scientisme cette foi dont le chimiste Marcelin Berthelot (1827-1907) passe pour avoir été le « pontife ». Mais on ne doit pas oublier que , pour sa part, Karl Marx et ses disciples qualifient de « scientifique » la théorie socialiste qui doit selon eux permettre la réalisation d’une « société sans classe », réconciliée avec elle-même.

S’agissant du Progrès, on se trouve en effet devant  deux perspectives : évolutionnisme ou volontarisme ? Dans le premier cas, l’idée de progrès se combine avec un conservatisme social : il suffit de laisser aller les choses. Dans le second, elle guide les militants du grand soir et de l’action violente pour faire sauter les obstacles. Dans tous les cas, elle est une nouvelle religion. Deux citations le disent parfaitement :

« Cette idée que l’humanité devient de jour en jour meilleure et plus heureuse est particulièrement chère à notre siècle. La foi à la loi du progrès est la vraie foi de notre âge. C’est une croyance qui trouve peu d’incrédules [1]. »

« Aucune idée, parmi celles qui se réfèrent à l’ordre des faits naturels, ne tient de plus près à la famille des idées religieuses que l’idée de progrès, et n’est plus propre à devenir le principe d’une sorte de foi religieuse pour ceux qui n’en ont plus d’autre. Elle a, comme la foi religieuse, la vertu de relever les âmes et les caractères. L’idée de progrès indéfini, c’est l’idée d’une perfection suprême, d’une loi qui domine toutes les lois particulières, d’un but éminent auquel tous les êtres doivent concourir dans leur existence passagère. C’est donc au fond l’idée du divin [2]. »

Pour illustrer encore ce que fut l’idéologie du Progrès, vous me permettrez d’évoquer deux œuvres littéraires de la fin du XIXe siècle. La première est un roman de Jules Verne, un peu oublié, Les cinq cents millions de la Bégum (1878). Écrit au lendemain de la défaite de 1871, ce roman se situe aux confins de l’idée de Progrès et de la volonté de Revanche. Disons tout de suite que ce n’est pas le meilleur  de l’auteur des Voyages extraordinaires. À vrai dire, c’est une fable, plutôt qu’un roman. Voici l’intrigue : Ayant bénéficié d’un énorme héritage, le docteur  Sarrasin décide de l’utiliser pour fonder, en Amérique, « une ville française dans des conditions d’hygiène morale et physiques propres à développer toutes les qualités de la race et à former de jeunes générations fortes et vaillantes ». Ainsi naît une ville modèle, baptisée Franceville, dotée de l’urbanisme le plus perfectionné, dont les habitants doivent être aptes « à exercer une profession utile ou libérale , dans l’industrie, le commerce ou les arts » . L’éducation des enfants (dès l’âge de quatre ans) et la santé de tous sont l’objet de tous les soins. On peut espérer que les hommes y vivront jusqu’à quatre-vingt-dix ou cent ans.

Mais le professeur allemand Schulz, qui a saisi l’autre  moitié de l’héritage, l’a employée à construire une cité formidable, Stahlstadt, la Cité de l’Acier, véritable machine de guerre dotée des dernières inventions de l’industrie métallurgique et chimique, avec laquelle il est résolu à détruire l’admirable cité française. Ses plans seront heureusement déjoués par un courageux Alsacien. La ville allemande est mise hors d’état de nuire, mais le Français  vainqueur espère « sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut servir au bien de l’humanité ».

Pas plus qu’à Jules Verne, l’idée de Progrès n’a inspiré à Émile Zola son meilleur roman, bien qu’il termine le cycle des Rougon-Macquart.  Intitulé Le docteur Pascal , ce roman a été publié en1893. En voici le thème directeur :

Par ses recherches sur l’hérédité, le docteur Pascal espère trouver comment sélectionner une humanité parfaite. Mais il se heurte à l’incompréhension des dévotes qui l’entourent : sa mère, sa domestique, et jusqu’à sa nièce manipulées par elles. Dans ce conflit, il faut entendre le credo du savant : « Je crois que l’avenir de l’humanité est dans le progrès de la raison par la science (…) Je crois que la somme de ces vérités, augmentées toujours, finira par donner à l’homme un pouvoir incalculable, et la sérénité, sinon le bonheur(…) Oui je crois au triomphe final de la vie. » Moyennant quoi, ce n’est ni la science ni la religion qui vont l’emporter, mais la sexualité amoureuse et féconde. À noter que la confiance dans le Progrès est aussi la doctrine à l’usage des élèves des écoles de la République, telle qu’on la trouve dans le Tour de France par deux enfants (du moins dans l’édition de 1900 que ma femme a héritée de ses parents).

Il convient toutefois de noter que l’idéologie du Progrès a rencontré des résistances. La plus notable fut celle de l’Église. On connaît la proposition finale qui fut condamnée par Pie IX dans le Syllabus (1864): « Le pontife romain peut et doit  se réconcilier et transiger avec le progrès, avec le libéralisme et la civilisation moderne. » Cette condamnation fit scandale, y compris chez beaucoup de catholiques. En réalité, ce que nous savons de l’esprit dans lequel s’est développée l’idée de Progrès rend fort compréhensible la position du pape. Et sur le fond, il n’avait pas tort, car l’idéologie du Progrès, au moins depuis Condorcet, se posait en adversaire direct du christianisme. En affirmant que l’humanité était capable de parvenir par elle-même à sa perfection et au bonheur, elle rendait vaine, voire nuisible, la notion de péché originel et la foi dans un Christ sauveur.

Mais le scepticisme et la contradiction sont aussi venus d’ailleurs. Au plus fort de l’exaltation du Progrès, des voix discordantes se sont fait entendre. Un historien canadien [3] a dépouillé la presse parisienne de l’année 1889, l’année de l’exposition universelle qui nous a laissé la Tour Eiffel, pour y trouver, à côté des hymnes au Progrès (progrès scientifique et technique, progrès politique – la République et la paix universelle -, progrès spirituel et moral), l’expression de diverses réserves : des conservateurs, Le Play mais aussi Taine, doutent que le progrès moral accompagne le progrès matériel ; d’autres dénoncent  la faillite de la science, « qui empoisonne les âmes ». Un publiciste bien oublié aujourd’hui ose écrire :

« Le XIXe siècle, qui a apporté un progrès énorme dans les sciences positives, qui a retrouvé (sic) la vapeur et l’électricité, est en même temps, et par excellence, le siècle de la décadence physique et morale de la société ». Et un autre : « Cette chimère de notre temps se sera évanouie demain. La foi dans le progrès est un rêve édénique. »

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[1] Le Grand Larousse universel du XIXe siècle, article « Progrès ».

[2] COURNOT, Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes(1872). Cité par Régis Debray, le Feu sacré. Fonctions du religieux . Paris, Gallimard – Folio, 2005, p.380-381.

[3] Marc ANGENOT, dans la revue Mots, de 1989.

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Marc Venard

Marc Venard est un des historiens qui ont le plus contribué à modifier la vision du catholicisme en France au XVIe siècle. Pour lui rendre hommage, ses élèves ont rassemblé dans ce volume une quinzaine de ses nombreux articles parmi ceux qui sont difficiles à trouver avec quelques inédits en français. Ces études révèlent un parcours d'historien fort éloigné des sentiers battus des modes successives comme de l'esprit de système ou de la partialité confessionnelle. En effet, quand Marc Venard a commencé ses recherches, seule la Réforme protestante semblait digne d'intérêt. L'Église catholique de France était considérée comme un repaire d'abus en tous genres, et on dénonçait en permanence l'ignorance et l'avarice des clercs ou les superstitions des laïcs. Marc Venard a montré que cette Église n'était en rien moribonde, qu'elle disposait d'un encadrement moins indigne qu'on ne le disait et de fidèles plus pieux qu'on ne le croyait. Face au défi protestant, le catholicisme français a su trouver des solutions originales qui vont dominer la vie religieuse pendant plusieurs siècles. Marc Venard croise deux méthodes, celle de la sociologie religieuse et celle de l'anthropologie historique, pour exploiter avec rigueur des sources arides (par exemple, la relation de visites pastorales) qui restituent la vie religieuse d'une Église à l'épreuve. Chaque étude présentée ici est suivie d'un post-scriptum où Marc Venard analyse ses propres évolutions et celles de l'historiographie sur le sujet, témoignage éloquent d'une histoire toujours vivante.