Naissance, vie et mort de l’idée de progrès (partie 2)

Après le mépris du Moyen Age , Seconde étape, le XVIIème siècle

Au XVIIe siècle, l’humanité occidentale a gagné en audace : elle ne doute plus de pouvoir surpasser les anciens. Je ne m’étendrai point sur ce point, qui sera traité prochainement par notre confrère Alain Niderst. Il suffit d’évoquer ici les progrès des sciences mathématiques et physiques, illustrés par les noms de Galilée et Descartes, de Pascal et de Newton…Dans les lettres, le débat connu sous le nom de querelle des Anciens et des Modernes se conclut par la victoire des seconds. Pourtant, en ce qui concerne les progrès de la pensée et des mœurs, Pascal ne cache pas son pessimisme, et Bossuet dénonce l’innovation comme la marque de l’infidélité à la vérité originelle. L’esprit nouveau se manifeste avec Fontenelle, qui écrit en 1688, dans ses Digressions sur les anciens et les modernes :
« Rien n’arrête tant le progrès des choses, rien ne borne tant les esprits, que l’admiration excessive des anciens. parce qu’on s’était tout dévoué à l’autorité d’Aristote, et qu’on ne cherchait la vérité que dans ses écrits énigmatiques, et jamais dans la nature, non seulement
la philosophie n’avançait en aucune façon, mais elle était tombée dans un abîme de galimatias et d’idées inintelligibles, d’où l’on a eu toutes les peines du monde à la retirer (…) Si l’on allait s’entêter un jour de Descartes et le mettre à la place d’Aristote, ce serait à peu près le même inconvénient. »

Troisième étape

Le XVIIIe siècle est marqué, en Europe, par le recul des grands fléaux. La peste qui a frappé Marseille en 1720 est la dernière grande épidémie connue jusqu’aux assauts du choléra au siècle suivant. Les disettes ne sont plus que de pâles répliques des famines qui avaient décimé les populations dans les dernières années du règne de Louis XIV. Même les guerres ont perdu de leur virulence meurtrière. Ce ne sont plus seulement les voyages imaginaires et les romans utopiques qui permettent à l’humanité de croire qu’elle marche vers le bonheur .

Il est vrai qu’on peut encore hésiter entre l’éloge du bon sauvage et les promesses de la civilisation. On sait que Rousseau et Voltaire se font les champions de chacune des deux visions. Mais l’un et l’autre se retrouvent, avec tous les « philosophes », pour exorciser les peurs d’origine religieuse : le démon, l’enfer, le péché originel perdent toute consistance.

Au terme, l’idée de progrès n’a cessé de s’affirmer comme une évidence. Ainsi sous la plume de Jean-François de Boissy (1704-1754), un protestant réfugié en Suisse :
« Nous valons infiniment mieux que nos ancêtres. Il y a plus de mœurs qu’autrefois, plus de politesse, plus de lumières, plus d’humanité. Nos pères, sous François Ier, étaient dans la barbarie, leurs mœurs étaient féroces. Aujourd’hui tout est changé en mieux. Il me semble que M. l’abbé de Saint-Pierre a tout à fait raison, dans ce qu’il dit des progrès que le genre humain fait peu à peu vers la raison universelle. »

Plus catégorique encore est le « Discours des progrès successifs de l’esprit humain » prononcé par Turgot, en 1750 à la Sorbonne :
« La nature naît et meurt sans cesse ; au contraire, le genre humain, considéré depuis son origine, paraît aux yeux d’un philosophe un tout immense, qui lui-même a comme chaque individu son enfance et ses progrès (…) Les mœurs s’adoucissent, l’esprit humain s’éclaire, les nations isolées se rapprochent les unes des autres ; le commerce et la politique réunissent enfin toutes les parties du globe ; et la masse totale du genre humain, par des alternatives de calme et d’agitation, de biens et de maux, marche toujours, quoique à pas lents, à une perfection plus grande. »

turgot

S’il est vrai que l’Encyclopédie, dont le même Turgot fut un des collaborateurs, a ignoré l’idée de Progrès, celle-ci inspire la Franc-maçonnerie et les académies qui fleurissent à cette époque. Elle va trouver son chantre, sous la plume de Condorcet, au plus noir de la Révolution : c’est l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain , écrite en 1793, et publiée, après la mort tragique de l’auteur, en 1795.
Condorcet brosse un tableau historique en neuf époques, analogue à celui de Louis le Roy (la 8e époque commence avec l’imprimerie ouvre, et la 9e avec Descartes). Grâce notamment à l’imprimerie, les progrès sont irréversibles. Encore moins que chez Le Roy, ni Dieu ni le Christ n’ont de place dans cette grande épopée. Au contraire : à la fin de la 5e époque, le christianisme, selon Condorcet, a neutralisé la science et la philosophie. Mais à la 9e époque, l’horizon s’ouvre sans limite : « Enfin, on vit se développer une doctrine nouvelle, qui devait porter le dernier coup à l’édifice déjà chancelant des préjugés : c’est celle de la perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine, doctrine dont Turgot, Price et Prieststley ont été les premiers et les plus illustres apôtres. »
Il ne reste plus à Condorcet que d’énumérer, dans son 10e chapitre, ce qu’il appelle « les douces espérances de l’avenir ». Tout serait à relire …L’ouvrage s’achève sur une vision de l’humanité « marchant d’un pas ferme et sûr dans la route de la vérité, de la vertu et du bonheur. »

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Marc Venard

Marc Venard est un des historiens qui ont le plus contribué à modifier la vision du catholicisme en France au XVIe siècle. Pour lui rendre hommage, ses élèves ont rassemblé dans ce volume une quinzaine de ses nombreux articles parmi ceux qui sont difficiles à trouver avec quelques inédits en français. Ces études révèlent un parcours d'historien fort éloigné des sentiers battus des modes successives comme de l'esprit de système ou de la partialité confessionnelle. En effet, quand Marc Venard a commencé ses recherches, seule la Réforme protestante semblait digne d'intérêt. L'Église catholique de France était considérée comme un repaire d'abus en tous genres, et on dénonçait en permanence l'ignorance et l'avarice des clercs ou les superstitions des laïcs. Marc Venard a montré que cette Église n'était en rien moribonde, qu'elle disposait d'un encadrement moins indigne qu'on ne le disait et de fidèles plus pieux qu'on ne le croyait. Face au défi protestant, le catholicisme français a su trouver des solutions originales qui vont dominer la vie religieuse pendant plusieurs siècles. Marc Venard croise deux méthodes, celle de la sociologie religieuse et celle de l'anthropologie historique, pour exploiter avec rigueur des sources arides (par exemple, la relation de visites pastorales) qui restituent la vie religieuse d'une Église à l'épreuve. Chaque étude présentée ici est suivie d'un post-scriptum où Marc Venard analyse ses propres évolutions et celles de l'historiographie sur le sujet, témoignage éloquent d'une histoire toujours vivante.