Naissance, vie et mort de l’idée de Progrès (partie 1)

Nous commençons cette semaine notre nouveau dossier consacré à l’idée de Progrès

Introduction

Il y a environ 30 ans s’est produit un évènement majeur de l’histoire de la civilisation occidentale – voire de l’histoire de l’humanité. Plus important que le passage des « trente glorieuses » au marasme économique, car notre histoire a connu plusieurs fois de telles péripéties… Cet événement, c’est la perte de confiance de notre civilisation en elle-même ; la peur de l’avenir ; la fin de l’idée de Progrès qui soutenait l’humanité depuis plus de deux siècles ; qui avait inspiré la naissance de notre Académie, comme de tant d’autres…

Cette idée de Progrès, je voudrais en retracer l’histoire, à très grands traits, sauf à m’arrêter un peu plus sur quelques moments et quelques témoignages. Je passerai donc en revue successivement la naissance, le développement, la période triomphale, et enfin le déclin de l’idée de Progrès. Pendant que je préparais cet exposé, il se trouve que mon sujet m’a été en grande partie soufflé par un concurrent dont la notoriété dépasse de beaucoup la mienne. Je veux parler du pape Benoît XVI, en son encyclique Spe salvi  . Si nos propos se recoupent en partie, cela prouve seulement  que la question hante aujourd’hui l’ humanité. 

Première étape : le mépris persistant pour le Moyen-âge

Sans remonter à la Bible et à saint Augustin, on s’accorde pour faire remonter notre idée de Progrès à l’époque de la Renaissance. C’est alors que la redécouverte des Anciens suscite le mépris pour les siècles précédents, ces temps obscurs, gothiques… que nous persistons à appeler le « Moyen Age ».

Écoutons, par exemple, le peintre Raphaël, dans une lettre adressée en 1519 au pape Léon X. Chargé de ce que nous appellerions une mission d’évaluation sur les monuments de la ville de Rome, il distingue trois sortes d’édifices , correspondant à trois âges de l’architecture : les antiques, les barbares, et « les édifices modernes et de notre époque ». Ceux-ci, écrit-il, « sans avoir un style aussi beau que ceux du temps des empereurs, ne l’ont pas aussi grossier que ceux du temps des Goths  . »

On connaît bien aussi le jugement porté par Rabelais, dans la célèbre lettre de Gargantua à Pantagruel :

« Le temps estoit encores tenebreux et sentant l’infelicité et la calamité des Gothz, qui avoient mis à destruction toute bonne literature ; mais par la bonté divine, la lumiere et dignité a esté de mon eage rendue es lettres (…) Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées (grecque, hébraïque, chaldaïque, latine) ; les impressions tant elegantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de mon eage, par inspiration divine, comme à contrefil l’artillerie par suggestion diabolique  . »

Outre les inventions techniques évoquées par Rabelais, cette époque est aussi celle des  voyages lointains, qui ouvrent la voie à une première mondialisation. « Le plus grand événement qui s’est produit dans le monde depuis sa création, si l’on excepte l’incarnation et la mort de celui qui l’a créé, a été la découverte des Indes occidentales. » écrit en 1552 l’Espagnol Lopez de Gomara  .  De leur côté, les sciences, appuyées sur l’instrument mathématique, voient s’ouvrir le champ de leurs possibilités, comme le prédit Francis Bacon dans son Novum Organum (1620).

Et pourtant les contemporains ont peine à se libérer d’une conception cyclique du temps, héritée de l’Antiquité.  Auteur, en 1550, des Vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes , Vasari avoue sa crainte pour l’avenir : « L’art, écrit-il,  s’est élevé si haut que son déclin serait maintenant à redouter plutôt que d’autres progrès à attendre ». Comme témoin de cette préoccupation, je voudrais m’arrêter sur l’œuvre d’un humaniste normand un peu oublié aujourd’hui, Louis Le Roy. Né à Coutances vers 1510, il a fait des études à Paris grâce à une bourse de l’évêque de Coutances, puis à Toulouse ; il se fait connaître en 1540 par une vie de Guillaume Budé, et il traduit Platon et Aristote. En 1560, il entre au service de Catherine de Médicis, pour défendre sa politique de tolérance religieuse ; il écrit ensuite pour Charles IX, puis pour Henri III.

En 1575, Louis Le Roy publie un gros ouvrage in-folio : De la vicissitude ou variété des choses en l’univers… depuis le temps où a commencé la civilité et mémoire humaine, jusques à présent ; plus s’il est vray ne se dire rien qui n’ayt esté dict au paravant, et qu’il convient par propres inventions augmenter la doctrine des anciens…

L’ouvrage est un panorama de l’histoire de l’humanité, vue sous l’angle de la civilisation, en 12 livres. Les premiers partent de la diversification des langues et des étapes de la préhistoire, les suivants  saluent successivement les civilisations de l’Orient ancien et de l’Égypte, de la Grèce et de Rome, puis de l’Islam et de la Chine, qui tour à tour ont connu leur temps de gloire, avant de plonger dans la décadence. Et l’on arrive, au livre X, à notre Renaissance européenne ; l’accent est proche de celui de Rabelais : « Comment  en cest aage ont esté restituées les langues & disciplines, après qu’elles avoient esté delaisssées environ douze cens ans… » Au livre XI, l’auteur compare son siècle à l’antiquité , « pour sçavoir en quoy sommes inferieurs ou egaux , & en quoy devons estre preferez ». Il conclut à la supériorité du XVIe siècle européen : « À bien considerer, il n’y eut jamais siècle plus heureux pour l’avancement des lettres que le present ».. Mais notre auteur se pose alors la grande question : ce progrès est-il irréversible ? l’histoire ne se déroule-t-elle pas de façon cyclique, ce qu’il appelle les « vicissitudes des choses » ?

Le Roy conclut par un acte de foi en l’avenir : « Ce qui est maintenant caché viendra avec le temps en évidence, et s’esmerveilleront nos successeurs que l’ayons ignoré (…) Si la perfection n’a esté encore trouvée, ce n’est pas à dire qu’elle ne se puisse trouver (…) Il faut travailler sans cesse, les savants en particulier, « sinon pour le regard des hommes qui se monstrent souvent ingrats envers leurs bienfaicteurs, et envieux de la vertu presente, au moins que ce soit pour l’honneur de Dieu. »

« L’honneur de Dieu ». Il est remarquable que dans cette vaste description des progrès de l’humanité, Le Roy n’a fait aucune place ni à Moïse et au peuple hébreu, ni à Jésus-Christ et à l’apport du christianisme. Serait-ce déjà l’annonce du divorce, que l’on observera plus tard, entre la foi au progrès et la foi chrétienne ?

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Marc Venard

Marc Venard est un des historiens qui ont le plus contribué à modifier la vision du catholicisme en France au XVIe siècle. Pour lui rendre hommage, ses élèves ont rassemblé dans ce volume une quinzaine de ses nombreux articles parmi ceux qui sont difficiles à trouver avec quelques inédits en français. Ces études révèlent un parcours d'historien fort éloigné des sentiers battus des modes successives comme de l'esprit de système ou de la partialité confessionnelle. En effet, quand Marc Venard a commencé ses recherches, seule la Réforme protestante semblait digne d'intérêt. L'Église catholique de France était considérée comme un repaire d'abus en tous genres, et on dénonçait en permanence l'ignorance et l'avarice des clercs ou les superstitions des laïcs. Marc Venard a montré que cette Église n'était en rien moribonde, qu'elle disposait d'un encadrement moins indigne qu'on ne le disait et de fidèles plus pieux qu'on ne le croyait. Face au défi protestant, le catholicisme français a su trouver des solutions originales qui vont dominer la vie religieuse pendant plusieurs siècles. Marc Venard croise deux méthodes, celle de la sociologie religieuse et celle de l'anthropologie historique, pour exploiter avec rigueur des sources arides (par exemple, la relation de visites pastorales) qui restituent la vie religieuse d'une Église à l'épreuve. Chaque étude présentée ici est suivie d'un post-scriptum où Marc Venard analyse ses propres évolutions et celles de l'historiographie sur le sujet, témoignage éloquent d'une histoire toujours vivante.