Martyre et confession : la fonction phénoménologique du chrétien

« Décliner la Révélation en arguments négociables », tel que le requiert l’office de l’intellectuel baptisé, implique « d’argumenter en faveur de l’Evangile afin d’en rendre visible la pertinence, comme les Apologies des premiers Pères », car « le déficit en ce domaine est aujourd’hui patent »[1]. Les Pères aussi étaient confrontés à un déficit, à la fois identique et différent au notre. Il était alors question de négocier (avec les autorités païennes) avec les « armes de l’adversaire », savoir avec la rationalité et la langue philosophique héritée de l’héllenisme. S’imposer dans le débat public demeure une préoccupation et une tâche, en ce sens identique à celle des premiers chrétiens. Crucial aussi, car il s’agit de trouver une posture d’énonciation à même de transmettre le message chrétien, d’apprendre de lui, pour éviter le martyr (de nos pères chrétiens) ou l’indifférence (de nos contemporains) comme indéniables conséquences. Saint Justin de Naplouse, dit le Philosophe (IIe siècle), lui-même martyr, a commis deux apologies qui témoignent (μάρτυς-υρος, martyrium) de cette volonté de justification et d’accomplissement. Témoignage d’un vécu qui dépasse le concept que l’on peut en avoir – puisqu’il demeure dans la possibilité d’aller jusqu’au bout de l’argumentation, à son point-limite, et de se terminer dans son au-delà : la mort.

Ne pas reculer et se rétracter devant le martyr veut dire que ce qui est en jeu dépasse cette vie-ci. Et que, par conséquent, les biens promis par cela ne sont pas visibles ici. Le martyr veut dire ici : quitter ce monde pour rendre visible l’autre. « Nous ne parlons pas d’un Royaume humain », parce qu’auquel cas, « nous chercherions à demeurer cachés » [1], c’est-à-dire à rester invisible en attendant que soit rendu visible le Royaume promis. Bien au contraire, il s’agit pour les chrétiens de se rendre visible, c’est-à-dire de montrer que ce en quoi ils ont foi est encore invisible. Demeurer visible, c’est rendre visible l’invisible – le Royaume « qui est auprès de Dieu ». Voilà pourquoi « lorsqu’on nous interroge, nous avouons être chrétiens »[2], malgré les persécutions.

La mise à mort qui suit cette confession, « je suis chrétien », assure aussi la visibilisation radicale du chrétien au sein de la cité. Dieu lui-même assume cette mort des martyrs pour qu’ils assurent cette fonction de visibilisation. Comment les chrétiens justifient-ils leur manière de se comporter devant la mort en martyr ? Et comment justifient-ils la Toute-puissance de leur Dieu alors qu’ils sont mis à mort par les païens ? C’est toute la question que les païens posent aux chrétiens [3], mais aussi et surtout la question que se posent les chrétiens envers eux-mêmes ; c’est pour eux toute la question de l’absence du Dieu secourable – « θεὸν ὡμολογοῦμεν βοηθόν »[4]. La stratégie de Justin sur la question du martyr consistera à inverser totalement l’argument : ce sont les païens que Dieu n’aide pas lorsqu’ils martyrisent les chrétiens ; et parce qu’il les laisse ainsi persécuter les chrétiens, et ne pas réformer leurs mœurs , il les laisse soumis aux règne des démons, et il ne leur permet pas d’accéder à une compréhension globale de la Vérité.

C’est pourquoi les cités païennes sont soumises aux démons. Voilà pourquoi : « Δαιμονιολήπτους γὰρ πολλοὺς κατὰ πάντα τὸν κόσμον καὶ ἐν τῇ ὑμετέρᾳ πόλει πολλοὶ τῶν ἡμετέρων ἀνθρώπων – Il y a dans tout le monde et dans votre ville nombre de démoniaques, que ni adjurations, ni enchantements, ni philtres n’ont pu guérir. »[5], montrant que les païens sont encore soumis au règne des (mauvais) démons. Ce qui renforce la fonction phénoménologique du chrétien dans le théologico-politique. C’est de cette position que Justin peut montrer les principes (ou, autrement dit, les démons, δαίμονες) qui président, chez les païens, à la persécution des chrétiens : « Ὡς γὰρ ἐσημάναμεν, πάντας τοὺς κἂν ὁπωσδήποτε κατὰ λόγον βιοῦν σπουδάζοντας καὶ κακίαν φεύγειν μισεῖσθαι ἀεὶ ἐνήργησαν οἱ δαίμονες. – Nous le répétons, ce sont les démons qui excitent cette haine contre tous ceux qui cherchent en quelque manière à croire selon le Verbe et à fuir le mal. »[6].

Aussi de la double soumission aux païens, évoquée précédemment, Justin tire-t-il une double opposition entre les chrétiens et les païens : d’une part l’individualisme païen (principalement stoïcien) face à l’histoire d’une race inscrite dans une théologie séminale de l’histoire ; d’autre part la rationalité païenne se mouvant dans un monde dirigé par les démons face à la rationalité chrétienne se mouvant dans un monde dirigé par le logos divin lui-même. Cette dernière – et ultime – opposition, entre la cité terrestre, auto-référentielle et intolérante (d’une intolérance digne des démons) et la cité céleste, pur esse-ad et d’une tolérance de sublimation, est celle qui demeure, et qui demeurera jusqu’à la seconde Parousie.

Que cette très vieille opposition spirituelle et politique puisse motiver les chrétiens à demeurer fidèles à leurs principes, qui ne sont pas ceux des δαίμονες, et à ne pas les abandonner par peur d’affronter le témoignage véritable.


Vivien Hoch, octobre 2015 

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[1] Jean-Luc Marion, Le croire pour le voir, Parole et silence, Paris, 2010, p. 112 (nous soulignons)

[1] I Apo. 11, 1 et suiv.

[2] I Apo. 11, 1 et suiv.

[3] « Eἰ δέ τινα ὑπέλθοι καὶ ἡ ἔννοια αὕτη ὅτι, εἰ θεὸν ὡμολογοῦμεν βοηθόν, οὐκ ἄν, ὡς λέγομεν, ὑπὸ ἀδίκων ἐκρα τούμεθα καὶ ἐτιμωρούμεθα – Cette objection pourrait aussi se présenter à l’esprit de quelqu’un : Si Dieu était secourable, comme nous le disons, il ne nous laisserait pas asservir et persécuter par les méchants. » II Apologie, 5, 1

[4] Apo. II, 5, 1

[5] Apo. II, 6, 6

[6] II Apo. 8, 2

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Vivien Hoch

Vivien Hoch

Chercheur en philosophie et spécialiste du thomisme, Vivien Hoch collabore à de nombreux media collaboratifs sur internet, dont Atlantico, Nouvelles de France et Boulevard Voltaire.