Livre – Les libraires imprimeurs de Rouen, d’Henri II à Richelieu

Le 18 décembre dernier, l’Académie des sciences, belles lettres et arts de Rouen a discerné divers prix littéraires.

Nous poursuivons notre présentation des ouvrages primés avec ce mémoire de maîtrise fort enrichissant !

Le livre que M. Sylvain Skora a présenté au concours de l’académie des sciences, belles-lettres et arts Rouen, Les libraires imprimeurs de Rouen, d’Henri II à Richelieu est un mémoire de maîtrise rédigé il y a une vingtaine d’années sous la direction de M. Mellot et remanié avant sa très récente parution aux presses universitaires de Rouen et du Havre. Quel beau mémoire de maîtrise ! Quels remaniements heureux !

Tel quel, cet ouvrage complète ceux de MM. Quéniart et Mellot sur les imprimeurs rouennais, celui-là pour le XVIIIe siècle, celui-ci pour le XVIIe siècle, ce qui fait que le public possède une vue d’ensemble de l’imprimerie-librairie à Rouen sur l’espace de près de trois siècles. A la vérité, les trois auteurs n’ont pas entrepris leurs recherches dans les mêmes perspectives.

Le livre de M. Skora se recommande par une très grande clarté ‒ ce qui en rend la lecture agréable, s’agissant d’un sujet en apparence austère, mais que l’auteur parvient à rendre étonnamment vivant au cours de ses développements. C’est un portrait de groupe qu’il dresse devant son lecteur.

Il montre par quel cheminement la profession de libraire-imprimeur, entièrement libre au moment de l’introduction de l’imprimerie à Rouen à la fin du XVe siècle, s’est peu à peu moulée dans le cadre institutionnel d’un métier juré en 1579 ou, si l’on préfère, d’une corporation. La liberté d’entreprendre a fini par se plier, bon gré mal gré, aux contraintes d’une économie sociale telle que la voulait l’Ancien Régime. Elle n’y gagna guère.

L’auteur évoque ensuite les tensions et les solidarités qui régnaient à l’intérieur de cette corporation, ses prospérités et sa polarisation au XVIIe siècle entre les grands noms de l’édition rouennaise, choyés par le parlement de Rouen et l’Église d’une part, et le quasi-prolétariat de l’impression « bas de gamme » d’autre part.
Mais qu’on y prenne garde, quels qu’aient pu être les succès de l’imprimerie rouennaise, elle ne permettait guère d’ascension sociale proportionnelle à l’efficacité de ce nouveau media. On ne connaît pas de libraires-imprimeurs qui aient pu s’infiltrer au sein de la bourgeoisie installée.

La dernière partie traite des rapports entre les métiers du livre et les pouvoirs constitués : Église et État. M. Skora démonte le mécanisme de la répression des imprimeurs indociles ou dissidents, autrement dit, de la censure, à supposer que ce concept ait eu alors la netteté qu’il a prise au XVIIIe siècle à la suite des philosophes éclairés. De fait, les tribunaux civils connaissaient des procès de librairie, alors même que les gens de justice, en raison de leur activité quotidienne, ne pouvaient se passer des libraires-imprimeurs ; l’Église était incompétente sur ces sujets ; tout au plus, elle pouvait prononcer des censures spirituelles, mais ses intérêts la poussaient à ménager les gens du livre. Cet état de choses, cette confusion judiciaire, ne pouvaient mener qu’à une répression incohérente des « délits de pensée » si l’on peut ainsi parler. Alors que l’on brûla vifs des colporteurs pour avoir débité des livres interdits, d’autres contrevenants à la législation de la librairie se tirèrent d’affaires moyennant de très légères amendes.

Il ne faut pas oublier que M. Skora montre à l’envi que la tension était vive entre maîtres et compagnons ; elle divisait profondément la corporation des libraires-imprimeurs et ébréchait sérieusement l’idéal d’harmonie censé inspirer le système des jurandes. En revanche, le fait qu’elle ait compté et des catholiques et des calvinistes n’entraînait pas de conflits confessionnels. Les uns et les autres marchaient de conserve au long de cette révolution médiatique que fut la diffusion de l’imprimerie, quand bien même certains atteignaient l’aisance tandis que d’autre gagnaient à peine leur vie.

Gérard HURPIN

L’Académie est persuadée que la qualité des résultats acquis par M. Skora, dont il vient d’être rendu compte tient à la sûreté de la méthode dont il s’est servi : elle consiste à comparer les textes normatifs aux réalités de terrain, établies par le dépouillement de fonds d’archives très bien référencés. Le succès du livre doit beaucoup à la simplicité élégante de l’expression : jamais de développements superflus, respect du lecteur qui n’est pas sous un savoir indigeste. Tout concourt au but recherché qui est de dresser un tableau de groupe et de suggérer les tensions et les solidarités qui l’ont lié ou qui l’ont divisé.

C’est pourquoi l’académie des Sciences, Belles-Lettres et arts de Rouen récompense en ce jour le travail de M. Skora en lui décernant le prix Boulet-Lemoine.

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