L’Irlande en plein tumulte : son histoire

Irlande et Angleterre : une histoire de divisions

            Le 22 février dernier, l’Angleterre affrontait l’Irlande dans le cadre du tournoi des six nations de rugby. Le choc promettait d’être rude, les contacts s’annonçaient rugueux, la bataille serait terrible. Il faut dire que les adversaires se connaissent bien.

            Mêlées et percées, charges et plaquages, la rencontre tint toutes ses promesses d’âpreté et d’engagement. En un clin d’oeil à l’histoire qu’on n’eût pu ne pas relever, elle vit la perfide Albion arracher une victoire courte et sans gloire à ses demi-frères; ces voisins de l’Ouest dont les britanniques ne sont séparés que par une mer d’Irlande qui ressemble à s’y méprendre à un gué, tant ils l’ont traversée souvent et aisément pour imposer aux Irlandais leur pouvoir, royal d’abord, westminstérien ensuite.       

            Le dimanche 16 mars, c’était au tour l’avenir de cligner de l’oeil : L’Irlande a remporté l’édition 2014 du tournoi des six nations.

            Le claquement des bottes des soldats anglais et les bombes des activistes de l’IRA ont fait place aux affrontements sportifs, et les différends politiques, avec leur lot de guerres et de conquêtes passées, n’empêchent plus désormais ni relations diplomatiques continues, ni échanges commerciaux prépondérants entre les deux pays. Il n’en reste pas moins que le passé se conjugue toujours au présent pour nombre d’Irlandais. Si la question anglo-irlandaise, fait aujourd’hui couler plus d’encre que de sang, elle demeure épineuse : les vieilles blessures peinent à cicatriser tout à fait.

La conquête d’Irlande

            La conquête anglaise de l’Irlande au 12ème siècle, d’inspiration religieuse mais à visée politique, ne posa pas de problèmes interreligieux à ses débuts pour la bonne raison que les envahisseurs professaient alors la même foi que celle des insulaires. En 1155, le pape Adrien IV (unique pape anglais de l’histoire) presse l’Angleterre d’envahir l’Irlande dans sa bulle « Laudabiliter » pour y renforcer l’influence de l’Eglise de Rome, en perte de vitesse dans ce pays évangélisé au quatrième siècle par Maewyn Succat (plus connu sous le patronyme de saint Patrick).

            L’implantation de colons connaitra un essor considérable au 16ème siècle, lorsque de larges pans de terres irlandaises seront confisqués à leurs propriétaires en vue d’y installer des sujets de la couronne. C’est en ce même siècle que se manifesteront, sous forme de révoltes populaires, les premiers troubles religieux, lorsque l’Angleterre, devenue protestante après le schisme d’Henry VIII, impose l’église anglicane comme institution religieuse officielle à l’Irlande catholique. Ce rattachement forcé et la promiscuité géographique entre catholiques et protestants, allaient importer au sein de la nation irlandaise un conflit religieux d’autant plus explosif qu’il était doublé d’un aspect colonial.

 

             L’Irlande conquise, le pouvoir politique revint à César, c’est-à-dire à Londres, et ni les Irlandais de souche, ni les colons progressivement intégrés à la population n’auront de part significative dans l’exercice de l’autorité et dans la gestion du pays. La rébellion irlandaise de 1798, qui allait déboucher sur l’Union, vit les descendants protestants des colons anglais du XVIIème siècle s’allier à la majorité catholique, partageant ses exigences de représentation politique.  Les divergences entre protestants et catholiques pouvaient donc être (temporairement) effacées par des intérêts politiques communs.

La grande famine

            Lors de la grande famine de 1845 à 1852, le mildiou détruisit l’entièreté des récoltes de pommes de terre, culture très répandue à l’époque (puisque l’on peut obtenir de relativement grandes quantités de pomme de terre sur une surface cultivable réduite). La population irlandaise, composée à 80 pour cent de petits propriétaires terriens catholiques, vivait dans une misère plus ou moins sordide avant la grande famine. Mais dès le début de celle-ci, les conditions de vie des petites gens devinrent carrément insupportables.

            Insupportable également, le rôle joué dans cette tragédie par la Grande-Bretagne et la communauté protestante irlandaise d’origine anglaise, qui regroupait la majorité des grands propriétaires terriens. En ces années de disette où la faim, l’épuisement et les conflits coutèrent la vie à plus d’un million et demi d’Irlandais, les exportations de denrées alimentaires d’Irlande du Nord vers l’Angleterre, orchestrées par les grands propriétaires, non seulement continuèrent, mais augmentèrent. Des soldats anglais protégeaient les navires de commerces mouillés dans les ports irlandais d’une population prête à tout pour trouver quelque subsistance.

            Spectacle insoutenable pour les Irlandais, dévastés par l’ironique spectacle d’une nation agonisante, honteusement spoliée des produits de son sol, au moment où de leur accessibilité dépend la survie de ses enfants. Les sommes ridicules versées par la couronne pour venir en aide aux populations touchées (1000 livres) et la passivité de la classe politique anglaise, auto-justifiée à coup de théories malthusiennes, ne firent rien pour apaiser la rancœur légitime du peuple irlandais envers ses affameurs.

La partition du pays

            Dans le courant du vingtième siècle, les tensions accumulées se matérialisèrent en des conflits ouverts d’importance variable. Le Royaume Uni, affaibli à l’issue de la première guerre mondiale, n’avait plus les moyens de maintenir l’entièreté de l’Irlande sous l’autorité directe de la couronne. En 1920 le premier ministre anglais Lloyd George décréta la partition du pays dans le « Government of Ireland Act », réaction nécessaire et courageuse, quoiqu’imparfaite, aux attentats perpétrés par l’IRA et aux pressions indépendantistes, attisées par les succès électoraux du parti Sinn Fein. Cette partition donna naissance à l’Irlande du Nord, et par défaut, à ce qui allait devenir la république d’Irlande.

            L’Irlande du Nord était dès sa naissance vouée à une existence tumultueuse. Créé pour satisfaire les unionistes protestants, le pays faisait fi de nombre de réalités antérieures à son existence. Si ses frontières furent tracées de telle manière qu’elles assuraient la majorité politique aux partisans du rattachement, elles englobaient une large frange d’irlandais catholiques partisans de l’indépendance, voués à l’exclusion politique et à l’opposition minoritaire. Une telle oppression institutionnalisée ne pouvait que générer de la violence.

            A la fin des années 60, débute le conflit nord-irlandais (« the Trouble ») qui allait durer plus de trente ans et causer la mort de 3500 personnes. La discrimination dont sont victimes les catholiques de l’époque (découpage électoral favorable aux protestants, restriction de l’accès aux logements sociaux, discrimination à l’embauche et sous-représentation au sein des forces de police) suscite un mouvements de protestation pacifique visant à l’égalité des droits, initié par l’Association nord-irlandaise pour les droits civiques (NICRA). Devant les tensions entre groupes paramilitaires catholiques indépendantistes (IRA) et protestants loyalistes (Ulster Volunteer Force), qu’une réponse policière musclée n’avait fait qu’attiser, Londres doit faire intervenir l’armée en août 1969, pour empêcher les deux camps en présence de basculer dans la guerre civile.

            Les contacts entre les indépendantistes irlandais et l’armée tournent rapidement au vinaigre. Deux opposants irlandais perdent la vie dans des affrontements avec des unités anglaises, pendant que six soldats de sa Majesté sont tués dans une embuscade par des membres de l’Armée républicaine irlandaise provisoire. En 1971, Westminster introduit l’internement sans procès en Irlande du Nord et interdit les manifestations (sur 1981 personnes emprisonnées dans le cadre de cette mesure, 1874 sont catholiques ou républicaines).

 

            Le 30 janvier 1972, lors du tristement célèbre bloody Sunday, l’armée britannique ouvre le feu sur une foule de 10 à 20.000 manifestants irlandais lors d’un rassemblement interdit, tuant 14 personnes et en blessant 15 autres. L’émoi et l’indignation sont d’autant plus grands que les victimes n’étaient pas armées et que plusieurs ont été abattues dans le dos. Cet événement radicalisa une frange des opposants à la couronne jusqu’ici pacifique et déboucha sur une intensification du conflit entre l’IRA, les loyalistes de l’UVF et les forces militaires britanniques.

Le long chemin vers l’apaisement

            L’adhésion de ces pays ennemis à l’Union Européenne en 1973 ne permit pas immédiatement l’apaisement de leurs relations, bien qu’il fût suivi de plusieurs trêves. L’ère Thatcher reste marquée par les grèves de la faim de membres de l’IRA incarcérés, dans lesquelles onze d’entre eux perdirent la vie. Fidèle à sa formule « on ne discute pas avec les terroristes », Thatcher demeura inflexible. Condamnée à mort par la PIRA (Provisional Irish Republican Army), elle réchappa de peu de l’attentat du Grand Hôtel de Brighton.

            Il fallut attendre les années 2000 pour voir les milices désarmées et les violences s’estomper. Pourtant, si des tensions persistent, illustrées entre autres par le suspension du parlement irlandais de 2002 à mai 2007, les deux camps semblent emprunter aujourd’hui le chemin du rapprochement et de la réconciliation. La composition du premier gouvernement d’union entre catholiques et protestants en 2007 en atteste

            En conclusion de cette brève rétrospective historique, il est bon de s’interroger sur les leçons qu’elle nous livre. Il va de soi que les catholiques d’Irlande ont été persécutés à cause de leur foi. A l’inverse du cas irlandais, les persécutions et discriminations dont les catholiques, et plus largement les chrétiens, sont aujourd’hui les cibles, ne sont plus imputables aux dissensions internes à la chrétienté. Elles sont soit interreligieuses (particulièrement liées à l’islam) soit idéologiques, et dans la plupart des cas éloignées de l’occident sur le plan géographique. Cependant, ce tragique épisode fratricide de l’histoire chrétienne, qui s’est joué juste à côté et dont il est ardu de démêler les causes politiques des motivations religieuses, n’en est pas moins riche en enseignements.

Entre autres choses, trois points attirent l’attention :

            1) Les catholiques d’Irlande ont gardé une foi plus vive que beaucoup d’autres nations chrétiennes tant qu’ils ont du se battre pour celle-ci. Si elle tend à s’essouffler aujourd’hui, elle est restée forte à travers les siècles de persécutions.  La loi sur l’avortement en vigueur dans le pays, bien qu’elle ai récemment évolué dans le sens de la culture de mort, reste la plus restrictive d’Europe. Que l’on pense à l’Arménie, qui a vu ses enfants massacrés par l’empire Ottoman, ou aux chrétiens des catacombes, fondateurs de l’Eglise des premiers siècles, on comprend que le sang des martyrs (annoncé par le Christ comme une conséquence directe du fait de marcher à sa suite) est loin d’affaiblir l’Eglise. Face aux double mouvement de persécutions des chrétiens en Orient et de restrictions du champ d’action toléré de l’Eglise en Occident, on comprend, en se référant à l’histoire, que l’échec apparent et les souffrances actuelles ne sont ni nouveaux, ni annonciateurs d’une fin quelconque.

            2) Chaque passé, national ou religieux, comporte son lot de douleurs et il serait hors de propos de rédiger une diatribe virulente à l’encontre des protestants et de l’Angleterre. Le sort réservé aux schismatiques ayant quitté le giron de l’Eglise ne fût pas toujours plus enviable que celui des catholiques irlandais. Ainsi, le deuxième enseignement est celui de l’unité. Si les Luther et autres Calvin avaient obéi à l’Eglise, si sans doute on prêté une oreille plus favorable à leurs intuitions, ce schisme si lourd de conséquences n’aurait pas eu lieu. En ces temps troublés pour l’Eglise et pour les relations entre les religions en général, rappelons-nous que l’unité est la marque de fabrique de l’amour et que toute discorde fait le jeu des ennemis de la paix. D’autres schismes et d’autres conflits peuvent être évités à l’avenir par une plus grande humilié et charité fraternelle que celle dont ont fait preuve les grands d’autrefois.

            3) La recherche d’unité, qu’elle soit politique ou religieuse, n’est possible qu’à la condition expresse du pardon et ne peut s’inscrire dans la durée que si une version commune de l’histoire est acceptée par les héritiers des différents protagonistes. Le pardon, donné gratuitement, ouvre à ceux qui ont enduré des souffrances injustes des voies de reconnaissance, ainsi qu’il permet à ceux dont les prédécesseurs ont commis des erreurs de ne plus porter les fautes de leurs pères. Une analyse rigoureuse et aussi impartiale que possible de l’histoire (assortie d’une mise en œuvre efficace de sa transmission), unifie les camps autrefois ennemis et assied la légitimité des choix et du rapprochement actuels.

Deux conditions pour un lendemain d’artisans de paix.

 

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Damien Thomas

Fier belge féru de France, Fidèle défenseur de la famille, de l'enfance, Frondeur favorable au Roi, à ses façons, Farouche et cyranesque fanfaron, Damien Thomas, contributeur régulier de Cyrano.net, nous fait découvrir son amour immodéré de la politique, des arts et de la culture.