L’histoire, une enquête sans cesse actualisée, au défi de la manipulation

On se demande souvent ce qu’est l’Histoire. Ou plus exactement, on croit tellement savoir ce que c’est qu’on ne se pose pas la bonne question. Et les réponses invariablement ressemblent à ce chapelet d’évidences : ce sont des dates, c’est le passé, c’est comprendre le passé, ce sont des monuments, des musées et bien d’autres réponses tout aussi approximatives, sans pour autant être fausses.
Pourtant, si nous nous reportons à l’étymologie du mot, l’Histoire c’est certes un peu de cela, mais c’est surtout tout autre chose. Au fond l’Histoire c’est une méthode pour comprendre, appréhender le passer. Levons le voile du mystère, Histoire signifie « enquête ». Tel est le travail de l’historien, mener une enquête, résoudre des énigmes à partir de faits qui deviennent les preuves d’une argumentation permettant de restituer le passé.
Des faits qui servent de preuves pour résoudre l’énigme du passé. Avec cela on pourrait croire l’Histoire implacablement formelle. Mais la réalité est tout autre, car bien des faits nous échappent et plus nous reculons dans le temps plus les preuves se font rares ou sont sujettes à interprétations, parce que nous n’avons que des fragments de l’ensemble du puzzle.
Aussi le travail de l’historien consiste-t-il non seulement à déduire de preuves une vérité historique, mais aussi, bien souvent, à émettre des hypothèses plausibles. Et là, un vaste champ s’ouvre devant lui. Un champ qui, disons-le sans détour, n’est pas exempt d’erreurs et de manipulations. C’est ainsi que des idées fausses sont désormais profondément ancrées dans la culture collective et il est parfois bien difficile de les en extraire.
Erreurs dues à un manque de preuves, corrigées avec le temps par l’apport de nouvelles informations, tel est le lot de la conjecture en Histoire. La manipulation c’est tout autre chose. C’est une distorsion des preuves et de la vérité pour faire dire à l’Histoire ce que nous voulons qu’elle dise. C’est ainsi par exemple qu’Hitler dans Mein Kampf, relit preuves (détournées) à l’appui, l’apport de la race aryenne dans l’Histoire, excluant d’autres preuves que l’on aurait pu évoquer, comme l’apport des civilisations de Mésopotamie par exemple.
Ce type de manipulation est extrêmement courant et repose sur l’ignorance du grand public de la vérité historique et de la démarche enquêtrice de l’historien. Or, il se trouve qu’en histoire, le mythe est tout aussi important que la réalité, parce qu’une personne ou une collectivité qui croit à un mythe va agir en conséquence et ces conséquences vont façonner l’Histoire autant que les faits historiques avérés. Si nous reprenons l’exemple d’Hitler, faire croire à tout un peuple la supériorité de sa race et l’infériorité d’une autre avec la preuve historique que les autres (ceux qu’il appelle les nègres par exemple) n’ont jamais rien apporté à la culture a conduit à un basculement du cours de l’Histoire allemande dans le totalitarisme nazi et plus largement à la Seconde Guerre Mondiale.
L’historien digne de ce nom aime les preuves et aime les présenter à son auditoire. Mais bien souvent nous utilisons l’Histoire sans précaution, c’est-à-dire sans vérifier les preuves, ou en sortant les faits de leur contexte que ce soit par anachronisme ou par détournement (volontaire ou non). A partir de là, l’Histoire peut devenir un dangereux outil de manipulation et une privation même de liberté, dans la mesure où être libre suppose la connaissance véritable. Il est capital, face à l’Histoire de prendre du recul, de rester objectif et, accessoirement, de ne pas se croire supérieur à « ces pauvres demeurés du passé bien inférieurs à nous ». Juger l’Histoire est un travers bien hasardeux, prendre de haut nos ancêtres est un orgueil bien aveuglant.
Les faits doivent nous aider à garder cette distance nécessaire au bon usage de l’Histoire. Car faire ou apprendre de l’Histoire ce n’est pas juste pour avoir un peu de culture. On fait de l’Histoire pour comprendre et agir aujourd’hui. Connaître l’Histoire est une condition de notre liberté d’agir.
Mais l’Histoire n’est pas figée. Certes 1515 reste 1515. Mais nous faisons sans cesse de nouvelles découvertes qui affinent nos connaissances voire les remettent totalement en cause. De nouveaux thèmes apparaissent qui viennent enrichir nos connaissances. Ainsi avant le XIXème siècle, on ne s’intéressait pas à l’histoire économique. On utilise de nouvelles grilles de lecture pour interroger l’Histoire. Celles-ci sont cependant parfois idéologiques, comme la grille de lecture marxiste qui relit l’Histoire à la lumière de la lutte des classes. Si la grille est orientée, elle n’en apporte pas moins de nouveaux champs d’investigation. Ne serait-ce que pour parfois s’y opposer. Et puis de nouveaux débats d’actualité poussent les historiens à interroger le passer. Ce fut le cas des approches coloniales très différentes au XIXème siècle et dans l’après-guerre, ou des questions migratoires très actuelles.
Bref, l’Histoire est un support pour la réflexion et l’action d’aujourd’hui. C’est bien pour cela qu’elle est si facilement manipulée et récupérée et qu’il appartient à chacun de se mener son enquête, preuves à l’appui.

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Charles Montmasson

Docteur en histoire, Charles Montmasson est un médiéviste passionné, spécialiste des XIII-XVèmes siècles et de la Normandie ducale