Le duc d’Aumale, fidèle au Roi, fidèle à la République, fidèle à la Patrie

« Il me semble que le duc d’Aumale devient chaque jour plus républicain. » C’est l’idée que se fait le prince de Galles du fils de Louis-Philippe, lors de son second exil en Angleterre. Henri d’Orléans, un prince républicain ? C’est en tout cas ce que celui qui fut pressenti pour la présidence de la République dit de lui-même. Mais ce général de la République, ancien gouverneur militaire de l’Algérie est avant tout un Orléans, fidèle à sa famille et plus encore à la mémoire de son père. Telle est à la fois l’ambiguïté et la droiture du vainqueur de la Smalah. Personne, pas même ses détracteurs, n’ont jamais vu en lui un opportuniste, cherchant le pouvoir pour lui-même. Toute sa vie, et en dépit de ses convictions personnelles, il est demeuré fidèle à sa/la piété familiale. Il était né prince, de la maison d’Orléans, et cela allait l’obliger toute sa vie.

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Peu intéressé aux questions politiques, c’est dans l’armée qu’il décide de servir son père et la France qu’il appelle avec dévouement et affection la patrie. Contre la volonté du roi Louis XVIII, chef de famille, les enfants du duc d’Orléans allèrent à l’école, mélangés à d’autres enfants des bonnes familles parisiennes. Élève studieux et appliqué, Henri n’en est pas moins dissipé et rêveur. Ce qui lui plaît c’est l’armée. Il veut être soldat, comme son cher frère « Chartres » qui deviendra duc d’Orléans quand leur père montera sur le trône. Passionné, brillant et véritable meneur d’hommes, le duc d’Aumale s’embarque pour l’Afrique dont il rêve tant. Sans passe-droit, par ses seules vertus, il remporte galons et honneurs. Après une course poursuite dans le désert, il découvre et prend la Smalah d’Abdel Kader, la capitale itinérante et toujours insaisissable du sultan révolté contre la présence française.

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Quand son père décide de le faire revenir en France, le régime est encore fort contesté tant par l’aile droite, conservatrice et fidèle aux Bourbons, que par l’aile gauche, républicaine. Le roi décide de faire du retour de son fils une marche triomphale à travers la France. Réservé et peu enclin à ce type de manifestation, le jeune colonel se plie à la volonté paternelle et se prête au jeu politique pour asseoir la dynastie. Profitant de son séjour pour réorganiser son régiment, s’instruire davantage, il s’astreint à une discipline de vie sévère, jusqu’à limiter ses amourettes, pour ne pas se disperser.

Famille unie, les frères et sœurs se retrouvent pour s’amuser, deviser. Mais Aumale festoie sobrement et rentre tôt. La mort de « Chartres » sera pour lui une terrible épreuve. Fin politique, libéral ouvert sur son temps, le duc d’Orléans était le modèle de son cadet. A sa mort, conséquence d’une absurde chute de carrosse, il laisse une duchesse d’Orléans jalouse des droits de son fils, titré comte de Paris et que le duc d’Aumale prendra sous son aile. Sur le conseil des généraux et malgré sa propre réticence, liée au fait qu’il est le plus jeune dans son grade, le nouveau général reprend la route de l’Afrique comme gouverneur d’Algérie. Fidèle à lui-même, il organise, rend la justice, arme et renforce la sécurité. Chef apprécié et reconnu pour sa droiture, c’est à ce poste que la nouvelle de l’abdication de son père et de la chute de la monarchie de juillet l’atteint. Aumale, rejoint par son frère, le marin Joinville, attend les ordres le concernant, émanant du nouveau gouvernement auquel il se dit fidèle. Pour lui la patrie passe avant. Il tient d’une autorité légitime (son père) un gouvernement qui pour demeurer légitime doit être confirmé par le nouveau pouvoir. Pas un instant il ne lui est venu à l’idée de se révolter ou de partir en exil lever une troupe fidèle à son père. Non, il reçoit en plein cœur l’ordre d’exil et part pour Londres sans attendre.

Vaille que vaille toute la famille se rassemble en Angleterre. La situation des Orléans est précaire. Tous leurs biens ont été saisis. Alors que Louis-Philippe avait réussi à constituer la plus grosse fortune foncière de France, avant même de monter sur le trône, le roi déchu est à la merci du gouvernement français qui rendra peu à peu une partie des biens aux Orléans, à condition qu’ils les vendent sous de courts délais. Ce sera le cas de l’immense fortune du duc d’Aumale qui pendant un temps permettra à toute la famille de vivre modestement. Louis-Philippe, âgé, meurt assez rapidement laissant son petit-fils « Paris » comme héritier et chef de famille. Jeune enfant, le comte de Paris se trouve chef de la maison d’Orléans, héritier du trône de son père, alors que celui que les Orléans appellent le Grand cousin, le comte de Chambord est le véritable chef de famille, reconnu du reste comme tel par la branche cadette. Des oncles du jeune comte de Paris, Aumale est le plus riche, le plus avisé et le plus respecté dans le monde entier – on lui proposera même la couronne de Grèce. Bien que cadet, il fera réellement office de chef de famille, sans pour autant jamais entamer les droits et prérogatives de son neveu. Lorsqu’il se retrouvera sans héritier, c’est l’héritier des Orléans qu’il favorisera pour qu’il puisse œuvrer à la reconquête du trône. Cet ensemble de dispositions traduit bien la position délicate du duc entre ses convictions et sa fidélité familiale. Henri d’Orléans a toujours cherché à défendre les intérêts de son neveu puis de son petit-neveu à la mort du fils de Chartres. Il œuvrera sans réserve pour la cause monarchique depuis l’exil et surtout après le coup d’État du prince Napoléon. Pour lui, l’empereur n’a pas de légitimité. Il utilisera alors son immense fortune pour combattre le régime et promouvoir la cause royaliste, sans pour autant exclure le Grand cousin. Au contraire, de part et d’autre la volonté est de réunir les deux branches, au profit du comte de Chambord. Mais les choses ne sont pas simples car deux traditions opposent les deux maisons. Quand le petit fils de Charles X publiera son manifeste, Aumale notera dans son journal intime « bigot et archaïque ». Le fils de Louis-Philippe est un libéral convaincu. Si sa foi est profonde et sincère, il ne conçoit pas le droit divin. Il veut une monarchie constitutionnelle, un rien plus moderne que celle du temps de son père.

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Pour la cause, il se fera patron de presse depuis la Belgique où règne le mari de sa sœur. Il financera les journaux d’opposition en France même, contre le régime autoritaire que met en place Napoléon III. Mais son exil est aussi l’occasion de se donner pleinement à sa passion de jeunesse, les livres et la peinture. Il se fait l’acquéreur de quantité d’ouvrages et de tableaux qu’il entrepose dans sa demeure de Twickenham, espérant qu’un jour elles rejoindront son domaine de Chantilly, hérité de feu le duc de Bourbon, prince de Condé. Il cherche du reste à acquérir tout ce qui se rapporte aux Condé, ou à l’histoire de France et notamment l’histoire littéraire. Ses collections, enrichies jusqu’à sa mort, sont un trésor unique. Bibliophile, historien, il entreprend de rédiger la monumentale Histoire des princes de Condé qui fait encore référence aujourd’hui. Sous pseudonyme, il prend position sur la situation d’Alésia et publie nombre d’autres essais historiques ou militaires qui lui vaudront, à son retour d’exil, d’occuper le fauteuil de Montalembert à l’Académie française.

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Mais voilà que l’empereur, avec une armée désorganisée et insuffisamment préparée, comme Aumale l’avait dit dans un article très argumenté, se lance dans la guerre contre la Prusse. A la chute de l’empire, Aumale et ses frères, toujours bannis, se précipitent à Paris pour servir la France en passe d’être envahie. Leur désir n’est pas de rétablir leur neveu, mais de prêter leur concours comme soldats d’une patrie qui leur manque cruellement. Sur les conseils de Thiers, ils repartent dans la nuit, tandis que sera mis en place un gouvernement provisoire ouvrant de futures élections. Qu’à cela ne tienne, les princes, comme on les appelle, se présentent et sont élus. Aumale est député de l’Oise, bien que toujours sous le coup de la loi de bannissement. Forts du suffrage du peuple, les frères viennent se présenter à Bordeaux pour la première assemblée. Après tergiversations, ils sont acceptés et la loi d’expulsion est abrogée.

Commence alors une nouvelle étape pour le duc d’Aumale, maître de Chantilly. Membre de l’Académie française, il reprend peu à peu ses fonctions militaires. Gambetta le prépare même à être le général en chef en cas de nouveau conflit avec la Prusse. Et on pense très sérieusement à lui pour la présidence de la République. La France n’a pas vraiment tiré un trait sur la monarchie, mais les républicains sont violents et très agités. Mac Mahon envisage de remettre les clefs de la France au comte de Chambord. Les esprits s’échauffent. Les républicains trouvent que trop de têtes couronnées viennent se présenter aux prétendants (ce sont souvent simplement leurs cousins). On décide alors un nouveau bannissement de tous les prétendants. Voici Aumale, veuf et ayant perdu ses deux fils, contraint à un nouvel exil. Pire, il est exclu de l’armée. C’est à ce moment qu’il cède son domaine de Chantilly à l’Institut de France, tout en en gardant la jouissance. Toujours fidèle à son neveu, il s’en éloigne cependant. A la mort du comte de Chambord, lui-même sans héritier, le comte de Paris devient le chef de la maison de France. C’est à lui que revient donc d’annoncer la mort du Grand cousin. Ce qu’il fait en signant non pas Louis-Philippe, mais Philippe, ce que lui reproche vivement son oncle qui voit la distance que le comte de Paris prend avec son grand-père. S’il venait à régner il ne serait pas Louis-Philippe II, mais Philippe VII. Pour Paris, il est l’héritier de tous les rois qui l’ont précédé, c’est un Bourbon. Aumale, lui, est résolument Orléans, avec tout ce que cela signifie depuis la mort de Louis XVI.

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Il faudra attendre quelques années et l’appui de l’Académie française pour que l’exil prenne fin. Le duc revient à Chantilly et à Paris et consacre l’essentiel de son temps à l’art, l’étude et l’Académie. Il meurt le 6 mai 1897 dans sa demeure de Palerme, à l’âge de 75 ans. Personnage hors du commun, d’une culture phénoménale, d’une droiture exceptionnelle, Paris le pleure et la France lui offre des obsèques nationales, retrouvant enfin sa dignité de général, la seule qui lui ait vraiment été précieuse.

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Charles Montmasson

Docteur en histoire, Charles Montmasson est un médiéviste passionné, spécialiste des XIII-XVèmes siècles et de la Normandie ducale