Le Beaujolais – Au delà du vin, un terroir

Le Beaujolais, une terre, des vins, des hommes, un héritage vivant

« Le beaujolais c’est un vin qui chante dans les verres », confiait Paul Bocuse.
Tout est dit ! Ou presque…

Malheureusement, aujourd’hui le Beaujolais pâtit d’une très mauvaise réputation due aux excès de l’or rouge trop facilement gagné. Connu dans le monde entier, le breuvage tant attendu, a fait tout autant la notoriété de la région que le mépris dont aujourd’hui elle peine à se départir.

Les amateurs de vin se tiennent à distance du primeur, tandis que les amateurs de fête l’attendent avec un franchouillard qui ferait pâlir la Villageoise dans nos entrailles ! Revers de médaille bien mérité, en un temps, mais injuste aujourd’hui tant les vins ont gagné en qualité, le nouveau comme les autres. A l’aveugle, les connaisseurs tentés de repousser, dédaigneux, le Beaujolais nouveau du troisième jeudi de novembre, se laissent prendre par ce petit vin vif et fruité, légers mais plein de pétillements fruités, à des années lumières de la banane sans cesse moquée. S’il reste encore quelques irréductibles de la carbonite aigüe, les primeurs beaujolais ont aujourd’hui retrouvé la qualité d’antan, celle-là même qui fut à l’origine de son succès. Ce petit vin nouveau gouleyant qu’on attendant avec tant d’impatience sur les quais de Seine parisiens ou les bords de Saône lyonnais. Ce vin nouveau qu’on espérait alors que le vin de l’année précédente vieillissait fort mal, creusant d’autant plus l’impatience de le siroter à nouveau aux derniers jours de novembre.

Le Beaujolais, synonyme de fête et de joie de vivre, de simplicité amicale… tellement français ! Oui le Beaujolais c’est bien le vin qui chante dans les verres ! Mais c’est bien plus que cela ! A côté du primeur ce sont douze appellations dont pas moins de dix crus et pas des moindres : Morgon, Moulin à vent, Fleuri, Brouilly… Ils forcent l’admiration ! Comment avec ce seul gamay, obtenir douze vins aux profils si différents sur une territoire si étroit ? Granit, roche volcanique, schiste… le sol beaujolais ne vient-il pas d’être classé par l’Unesco Géopark pour la richesse et la variété de ses sols ? Des sols, des expositions et un savoir-faire font des vins du Beaujolais, les meilleurs gamays au monde, primés année après année. Quelle injustice que ce mépris, balayant d’un revers de verre tant de richesses et de talents.

Des talents ancestraux non moins méconnus. Une macération typique de la région, avec les rafles, mais aussi des techniques de lutte contre les maladies, inventées sur les collines mêmes qui séparent le lyonnais de la Bourgogne, le beaujolais c’est aussi le berceau des vins dits natures, bien avant l’heure de la mode en vogue.
La vogue ! cette fête foraine tellement prisée par les habitants au premier rang desquels les conscrits, qui toutes générations confondues mêlent dans leurs bals ceux dont l’année de naissance finit par le même chiffre : les classes en 1, en 2, en 3…. La fête coule dans le sang des Beaujolais comme la sève dans les vins du Beaujolais. Il n’y a guère que l’étonnante qualité d’accueil pour rivaliser avec la joie des descendants des vassaux des sires de Beaujeu.
Toujours plus proches du trône, seigneurs puissants, connétables, les sires de Beaujeu ont petit à petit conquis, par la force, la ruse ou le mariage, ce vaste territoire qui aujourd’hui encore porte le nom de leur cité d’origine, Beaujeu, désormais endormie et moribonde, pourtant riche d’un passé si glorieux. Partout la terre de Beaujolais transpire leur présence. Châteaux, construits ou conquis, vassaux inféodés, villes franchisées, monastères érigés, on les suit du château Saint Jean au sommet des tours de Montmelas. Varennes, Corcelles, et les cités des pierres dorées, veillent aux contreforts du domaine, quand Villefranche élève, déjà, à Limas son péage fortifié et Belleville déploie sa nécropole.

Heurs et malheurs, la dynastie s’éteint aux mains des Bourbons qui, par la célèbre Anne de Beaujeu, fille de Louis XI, porteront haut ce nom. Princesse des Dombes, dame de Beaujeu et bientôt duchesse de Bourbon, Anne renforcera à telle point Villefranche que Beaujeu s’endormira, avant que Richelieu ne fasse démonter pierre par pierre le château seigneurial (si les faits sont effectivement avérés). Non moins célèbre, la Grande Mademoiselle, cousine chérie de Louis XIV, portera, elle aussi, ce titre de dame de Beaujeu, la principauté ayant échu aux Orléans. Orléans à qui l’on doit, une rue « Beaujolais » autour du palais royal, propriété des Orléans. Beaujolais, comme Montpensier ou Chartres était un des titres des enfants ducaux et par suite de Louis-Philippe.

Une unité patrimoniale jamais démantelée, forgeant probablement une identité beaujolais, discrète, mais assumée et jamais remise en cause, unit le Beaujolais des cols qui passent vers l’Auvergne froide, le Beaujolais des côteaux aux grands crus, le Beaujolais des pierres dorées tournées vers le Forez et le Beaujolais de la plaine ouverte sur la Saône et Lyon, le Beaujolais des plaines et des monts, le Beaujolais des villes et des villages, le Beaujolais du terroir, du vin et de l’histoire puisés dans un héritage assumé et passionnément aimé.

Et si cette joie de vivre permanente, cette qualité d’accueil sans arrière-pensée venait justement de cette joie d’un héritage assumé, d’une identité vécue au quotidien avec fierté et passion ?

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Charles Montmasson

Docteur en histoire, Charles Montmasson est un médiéviste passionné, spécialiste des XIII-XVèmes siècles et de la Normandie ducale