La liberté selon les Grecs ? 3ème volet de notre dossier sur la démocratie grecque

La liberté selon les Grecs ? 3ème volet de notre dossier sur la démocratie grecque

Dans le dernier article de notre série sur la démocratie grecque, Cyril Brun rappelait que les revendication démocratiques du peuple athénien ne portaient pas essentiellement sur la liberté mais plutôt sur le bien-être, sous ce double aspect de soustraire à l’arbitraire et garantir le minimum vital. Ici, la liberté de participer à la vie politique n’est pas revendiquée comme une absolue nécessité, par le peuple en tout cas. Dans ce nouvel épisode de notre dossier, l’heure est donc venue de s’interroger sur la notion de liberté chez les Grecs.

Il faut comprendre, sous les deux aspects du bien-être, ce que recouvre cette triple notion de liberté. On peut être libre par opposition à être esclave, et en ce sens le sujet n’est pas l’esclave du bon roi. Même s’il ne participe pas à la vie politique, il reste libre. On peut également être libre d’une liberté personnelle, celle qui précisément regarde la vie privée. Et enfin être autonome, c’est-à-dire dominé par personne et dans le sens d’autonomia, eleutheria était celle de la polis, ce qui précisément n’est pas la même chose que la liberté dans la polis .
A ce sujet, Finley note une distinction importante entre pouvoir et autorité. Ce qui sous-tend la question de la souveraineté. Avoir la souveraineté n’est pas nécessairement exercer l’autorité. L’autorité est détenue, comme source, de trois manières (par un seul, par quelques-uns ou par tous). Mais elle est exercée (la réalité pratique et effective du pouvoir) par des personnes souvent distinctes de ceux qui ont la source du pouvoir. Même s’il l’exerce au nom du Grand Roi, un Satrape a une autorité de fait et qu’il exerce. Il en va de même en démocratie. Le peuple (dont les contours sont toujours à définir) n’exerce pas le pouvoir, bien qu’il soit souverain. Il délègue lui aussi à une autorité effective qui peut tout à fait mal user de ce pouvoir. C’est, dans les grandes lignes, un des reproches des antis démocrates aux générations qui suivent Périclès. Celui qui exerce l’autorité doit être bon pour garantir le bien-être du peuple. Isocrate s’adresse à Nicoclès pour lui donner les bons conseils pour devenir un bon prince. Notons qu’il parle à quelqu’un qui concentre dans sa personne la source de l’autorité et son exercice pratique. Nicoclès a l’autorité et le pouvoir et, comme tel, il est souverain absolument. Ce qui signifie qu’Isocrate adresse ses avis à celui qui est doublement et donc réellement souverain. Or ce souverain fait les lois et les exécute. Autrement dit, peu importe qu’il s’agisse d’une monarchie, d’une oligarchie ou d’une aristocratie, ce qui compte c’est que le souverain soit bon. Or, bon selon les critères d’Isocrate cela signifie sage et vertueux. Et nous retrouvons là L’éthique à Nicomaque et tout le principe aristocratique d’Aristote, mais aussi de toute la Grèce imprégnée des héros d’Homère. Pour gouverner les autres, il faut se gouverner soi-même et, pour ce faire, avoir acquis ces vertus d’excellence qui ne sont ni plus ni moins que celles qu’analyse Nicole Loraux dans le célèbre discours de Périclès. En fait, la seule assurance du bien-être du peuple est la sagesse et la vertu du Souverain. D’où le problème de l’assise démocratique dont la liberté (entendue comme possibilité de participer au pouvoir politique) ne garantit en rien la sagesse individuelle des citoyens. Plus encore, cette liberté de participer au vote devient un enjeu de partis. La voix du citoyen est quelque chose de recherché et même de monnayé . Nous pourrions même aller plus loin en remarquant que puisque l’assise originelle de la démocratie est économique, l’assemblée des citoyens votant va grandir au rythme des ressources de l’empire et se réduire à nouveau comme peau de chagrin avec la perte de celui-ci. D’où la position d’Alcibiade liant la survie de la démocratie à l’empire, comme une nécessité tragique.

Nous pourrions mener toute une étude sur le parallèle entre l’augmentation des richesses de l’empire, la paupérisation de la population, son agglutinement dans la ville et l’abaissement du cens nécessaire pour participer à la vie politique. Et inversement, le même parallèle conduit l’assise démocratique à se réduire comme peau de chagrin au rythme des difficultés économiques et de la perte de la domination d’Athènes. Donnant ainsi raison aux pronostiques d’Alcibiade. Mais notons, pour finir sur cet aspect, que le peuple après des soubresauts importants, impulsés par des démocrates aussi virulents que convaincus, ne s’est plus guère battu pour la démocratie à l’époque hellénistique. Au contraire même, les bienfaits des rois comblaient en partie, sinon pleinement, les attentes matérielles du peuple, las de la guerre.

Il faut dire que pour le peuple, le rapport entre défendre la démocratie et la guerre que cela engendrait n’était pas économiquement très favorable. Toutefois, la guerre ne défendait pas à proprement parler la démocratie, mais l’autonomie de la cité. L’idéologie démocratique s’est peu à peu identifiée à Athènes même et sa domination sur les autres cités à la supériorité de la cité attique. Il n’est pas le lieu ici d’analyser cette idéologie et cet amalgame. Qu’il nous suffise de voir que ce qui était en jeu n’était pas d’abord la démocratie (même si une chute d’Athènes pouvait bien se traduire par une fin de la démocratie, mais pour d’autres raisons) mais la liberté de la cité, ce que nous avons relevé plus haut comme étant son autonomie. De même qu’Athènes, se faisant pourtant le héros de la démocratie et de la liberté, entravait l’autonomie des cités sous sa domination, de même la perte de l’hégémonie athénienne supposait la perte de son autonomie. Telle est la véritable liberté des grecs en jeu. Il ne s’agit nullement de la liberté des citoyens au sein du débat politique, mais de l’autonomie de la cité. Il se trouve que les aléas du début de la période hellénistique montrent que la domination des Antigonides, non seulement réduit Athènes à disparaître quasiment des affaires diplomatiques internationales, mais aussi l’influence des rois entrave la liberté démocratique elle-même. Mais à y regarder de plus près, comment Démétrios s’y prend-il pour intervenir ? Mutatis mutandis, de la même manière que Pérclès face à Cimon ou que les démagogues. Il donne au peuple ou à ses représentants des avantages matériels. Et tant qu’il n’y a pas d’exaction, le peuple s’en satisfait, même si le rapport de force pèse de toute façon en défaveur de la cité. L’opposition aux rois est avant tout idéologique et l’affaire de quelques factions. Le peuple n’ayant de toute façon jamais accédé aux grandes fonctions de gouvernement.

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Cyril Brun

Cyril Brun

Cyril Brun est journaliste du vin, critique gastronomique, historien, philosophe et ancien chef d'orchestre Diplômé de maitrise du vin, il est dégustateur et formateur, journaliste et critique gastronomique pour plusieurs magasines ou sites. Titulaire d'une maîtrise en histoire médiévale et d'un doctorat en histoire de l'antiquité, il a été chargé de TD sur Rome et la Grèce archaïque à l'université de Rouen, puis chargé de cours sur la Grèce archaïque et classique, la Mésopotamie et l'Egypte à l’université de Quimper. Les travaux de sa thèse portent sur l'Afrique romaine au IIIème siècle après Jésus Christ, mais il s'est ensuite spécialisé sur la Grèce classique tant pour sa religion que pour ses philosophes. Il parcourt la France pour donner des conférences sur l'anthropologie classique, les peuples mésopotamiens mais aussi la musique, rédiger un guide oenotouristique. Chef d'orchestre depuis l'âge de 16 ans, il a dirigé divers ensemble en se spécialisant dans la musique symphonique (avec une prédilection pour Beethoven) et la musique Sacrée. Il a été directeur artistique et musical de diverses structures normandes : Les jeunes chambristes, la Grande chambre, Classique pour tous en Normandie, les 24 heures de piano de Rouen, le festival Beethoven de Rouen, Le Panorama Lyrique Ces compétences en philosophie, en histoire, en musique, mais aussi en littérature l'ont amené a écrire dans diverses revues musicales ou historiques, comme critique ou comme expert. Poussé par des amis à partager ses nombreuses passions, ils ont ensemble fondé Cyrano.net, site culturel dans lequel il est auteur des rubriques musicales et historiques. Il en est le directeur de la rédaction. Il dirige le site musical CyranoMusique dont il est le propriétaire ainsi que du média culturel Rouen sur Scène. Il est directeur d'émissions culturelles (le salon des Muses) et musicales (En Coulisses), sur la chaîne normande TNVC Il est l'auteur de Le Requiem de Mozart, serein ou Damné ? Les fondements de l'anthropologie chrétienne Une nuit square Verdrel La Vérité vous rendra libre