In hora mortis

Saint Cyprien, Carthage, couvent des Pères Blancs, XIXe s.  (cliché F.Thelamon)
Saint Cyprien, Carthage, couvent des Pères Blancs, XIXe s. (cliché F.Thelamon)

Le chrétien devant la mort

Préoccupés de leur salut après la mort, les chrétiens se demandent comment mourir en état de grâce. Pour saint Ambroise, évêque de Milan au IVe siècle, la mort est un bien puisqu’elle conduit à vivre avec le Christ et la crainte de la mort doit être écartée. C’était déjà la pensée de saint Cyprien, évêque de Carthage au IIIe siècle. Pour saint Augustin, l’homme éprouve l’horreur de la mort ; elle n’est pas naturelle, c’est une conséquence du péché originel. Comment affronter la mort ? A-t-on peur de la mort ou du jugement après la mort ? Comment mourir en état de grâce alors que tous les hommes sont pécheurs?

Mourir c’est passer à l’immortalité

Dans le traité Sur la mortalité, écrit à l’époque où sévissait à Carthage une grave épidémie qui ravageait toute la population, frappant autant les chrétiens que les païens, à une époque où la persécution sanglante pouvait reprendre à tout moment, Cyprien invite les chrétiens à ne pas craindre la mort : « Ce sont les hommes sans espérance qui sont contristés par la perte de leurs proches. Mais nous qui vivons d’espérance, qui croyons en Dieu, qui savons que Jésus-Christ est mort et ressuscité pour nous, nous qui demeurons dans le Christ et qui ressusciterons par lui et en lui, pourquoi ne voulons-nous pas quitter cette vie, ou bien pourquoi pleurons-nous ceux qui partent, comme s’ils disparaissaient pour toujours ? » (Sur la mortalité, 21).
Il explique : « Mourir c’est passer à l’immortalité ; on ne peut arriver à la vie éternelle, si on ne quitte cette terre. La mort n’est donc pas un exil, c’est un passage qui nous mène du temps à l’éternité … Et nous pleurerions, nous gémirions, quand nous marchons vers la demeure du Christ et le royaume céleste ! Ah! plutôt … réjouissons-nous de notre départ et de notre translation » (Ibid. 22).

Notre patrie, c’est le Ciel

Cyprien explique encore que contrairement aux païens qui voient dans la mort un fléau, le chrétien n’a pas à craindre la mort car elle lui donne accès à sa vraie patrie : « Considérons … que nous sommes sur la terre comme des étrangers et des voyageurs. …Notre patrie c’est le Ciel…Là nous attendent ceux qui nous sont chers: nos pères, nos frères, nos fils…. Quel bonheur pour eux et pour nous de se rencontrer, de se réunir de nouveau! … souhaitons d’être bientôt avec eux en présence du Christ » (Ibid. 26).

Mais qu’est-ce que la mort ? Pourquoi la mortalité ?

Au tournant du IVe et du Ve siècle, des discussions théologiques se développent : la mort est-elle inscrite dans la nature humaine, est-elle une conséquence du péché originel ? La mort peut-elle être un bien ? L’horreur et la crainte de la mort physique sont-elles un réflexe naturel ?
Dans le traité Du bien de la mort, en 386, Ambroise part de la question : « Comment la mort peut-elle être un bien puisqu’elle est le contraire de la vie ? » Il distingue alors la mauvaise mort, celle de l’âme à cause des péchés ; la bonne mort ou mort « mystique », c’est la mort au péché ; et la mort physique, séparation de l’âme et du corps, qui est ambivalente : c’est un bien pour les uns, un mal pour les autres.
La mort n’était pas voulue par Dieu, elle est entrée dans le monde à cause du péché, mais ce n’est pas une punition, c’est un remède car elle est cessation du péché. À ce titre la mort ne doit pas être redoutée. Elle n’est pas un châtiment mais une grâce qui met fin au péché. La résurrection du Christ rétablit l’homme dans sa condition première, ainsi il accède au salut et à la résurrection.

Pour saint Augustin, la mort est le châtiment du péché originel et ne saurait être un bien, l’horreur de la mort est inscrite dans la nature humaine. Mais il lui semble impossible que Dieu ait créé l’homme mortel. Le débat théologique porte sur la relation entre corps, âme, péché originel, mort physique, mort éternelle. La doctrine de saint Augustin sur le péché originel lui permet de rendre compte de la nature humaine dans son état présent. Le sujet concerne tous les fidèles, Augustin l’aborde dans les sermons et cela a des conséquences sur la pastorale des mourants.

St Augustin portrait

Le chrétien devant la mort

« Pour moi, vivre c’est le Christ et mourir est un gain » (Phil 1, 23). Cette formule de saint Paul est un leitmotiv des sermons d’Ambroise pour définir l’attitude des chrétiens devant la mort. Pour lui, comme pour Cyprien, la mort est un bien et la crainte de la mort doit être écartée. La mort est la dissolution des liens du corps et de l’âme ; cette séparation n’est pas un mal puisqu’elle permet d’être avec le Christ. La crainte de la mort découle de l’opinion que les hommes s’en font et ils commettent une erreur de jugement : en fait ils craignent les châtiments après la mort ; leur crainte de la mort exprime leur sentiment de culpabilité.
Le sage chrétien, non seulement ne redoute pas la mort, mais la désire. L’ascèse anticipe la mort physique en détachant l’esprit du corps ; à terme, la mort n’est plus qu’une formalité à laquelle il s’est préparé par un travail de mortification et de détachement. Le ressort de ce comportement est l’espérance d’être avec le Christ . Il n’est pas éloigné de celui de certains philosophes de l’Antiquité, en particulier des stoïciens.

Françoise Thelamon, professeur émérite d’histoire de l’antiquité, université de Rouen

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Françoise Thelamon

Françoise Thelamon

Agrégée d’Histoire et géographie. docteur es Lettres et ancienne élève de Henri-Irénée Marrou, Françoise Thélamon est professeur émérite en histoire de l'antiquité à l'Université de Rouen. Spécialiste de l'histoire du christianisme et en particulier de Ruffin d'Aquilée, elle est présidente de l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Rouen.