Dernière escale rue Royale

Ces jours-ci, l’état-major de la Marine nationale quitte son bel écrin de la Rue Royale, qu’elle occupait depuis plus de deux siècles. Avec nostalgie !

Certes, l’ancien Garde-Meuble Royal, construit vers le milieu du XVIIIe siècle, n’était plus franchement adapté aux exigences modernes du travail en état-major. C’est vrai. Mais les marins, dont on connaît l’âme romantique, auront sans doute le cœur serré, en franchissant une dernière fois la Cour d’Honneur… Avec leur départ de la Rue Royale, c’est une part de leur âme et de leur Histoire qu’ils laisseront définitivement derrière eux.

Il faut avouer qu’à côté, la ruche contemporaine de Balard, gigantesque complexe sécurisé bâti au sud du XVe arrondissement, leur paraîtra sans doute bien froide et impersonnelle … Quant à l’Hôtel de la Marine, chef-d’œuvre de Gabriel et Soufflot, il continuera d’émerveiller passants et badauds, illuminant de sa façade classique la place de la Concorde auquel il donne une incomparable majesté.

Un hôtel à l’histoire riche et tourmentée

A l’origine de l’Hôtel de la Marine, il y avait… le Garde-Meuble de la Couronne ! Administration chargée du mobilier destiné à l’ornement des appartements royaux, le Garde-Meuble était stratégiquement situé à proximité des Tuileries. Ouvert au public, il fit en quelque sorte figure, dès son ouverture au XVIIIe siècle, de premier musée des arts décoratifs. C’était, pour les visiteurs venus parfois de loin, un divertissement et une réelle curiosité d’admirer, de si près, les riches collections royales.

Un bref parcours présentait ainsi en trois salles d’exposition les armures et armes des rois de France, dans la Salle d’Armes, puis dans la Galerie des Grands Meubles, meubles précieux, tentures et tapisseries, pour enfin aboutir dans la Salle des Bijoux, où étaient exposés en vitrine les joyaux de la Couronne, parmi lesquels les célèbres Régent et Bleu de France, volés en 1792.  Plusieurs appartements magnifiquement décorés complétaient le tout : logement de l’intendant du Garde-Meuble, salons, chapelle, bibliothèque, écuries.

C’est dans ces prestigieux salons que sera scellée l’alliance franco-américaine, avec la signature, le 6 février 1778 un traité d’amitiés et d’échanges entre le roi de France et représentants de treize Etats d’Amérique qui aspiraient à la Liberté. Par là, Louis XVI promettait d’aider les Insurgents révoltés contre leur mère-patrie.

Les années passent. En 1789, quand les troubles surviennent, la Marine, contrainte et forcée, prend ses quartiers dans une partie du bâtiment, en même temps que le gouvernement, suivant Louis XVI et la famille royale, quitte Versailles pour Paris. C’est un cousinage qui présida à ce choix : le ministre de la Marine de l’époque, César de la Luzerne, était le cousin de Marc-Antoine Thierry de la Ville d’Avray, intendant du Garde-Meuble. L’un rendit service à l’autre et tous deux firent affaire !

Lieu indubitablement lié à l’Ancien Régime, construit pour le prestige de ses Rois, le Garde-Meuble fut le témoin des premières heures de la Révolution, quand, au cœur de Paris,  la foule le pilla pour y voler des armes, mais aussi les plus sombres… Le sang coula en effet à flots place de la Concorde – l’ancienne place Louis XV devenue place de la Révolution –., là où furent guillotinés Louis XVI et Marie-Antoinette, puis, pendant la Terreur, des milliers de Français de toutes opinions et conditions, condamnés par la fureur révolutionnaire.

La Royale s’installe… et plie bagage !

La Marine doit probablement son célèbre surnom à la rue que son Hôtel borde depuis deux siècles, et que fréquentèrent assidument officiers et commis d’état-major. De là une réputation de raffinement et d’élégance, qui doit sans doute un peu aux fastueuses fêtes qui furent données Rue Royale, tout au long du XIXe siècle, au ministère. Conçu comme un palais par Gabriel et Soufflot, l’Hôtel de la Marine gardera en effet toujours les atours – et la réputation – d’un des plus brillants endroits de la capitale.

Ce ne sont pas ses locataires qui s’en plaindront ! Sous la Révolution, nous y trouvons Gaspard Monge, brillant administrateur et mathématicien, puis Pléville Le Pelley, noble corsaire à la jambe de bois. Talleyrand, quant à lui, éphémère ministre de la Marine et des Colonies en 1799, y fit un bref séjour.

Mais c’est l’amiral Decrès qui qui réorganise la Marine sous l’Empire et lui rend ses lettres de noblesse. Malgré la défaite de Trafalgar, il travaille infatigablement à la renaissance d’une marine de guerre capable de défier à nouveau la Royal Navy.  Sous son autorité, le ministère grandit et se développe, jusqu’à occuper l’ensemble du bâtiment du Garde-Meuble. C’est le début d’un nouvel âge d’or pour la Marine française, qui voit son importance s’accroître avec le développement du commerce et des colonies.

En 1848, l’Hôtel de la Marine voit la signature de l’acte d’abolition de l’esclavage, projet porté par le sous-secrétaire d’Etat à la Marine de l’époque, Victor Schœlcher.

Et quand, en 1961, le secrétariat d’Etat à la Marine cessera d’exister, l’Etat-major de la flotte continuera d’habiter ses murs. Enfin, jusqu’en 2015, précisément !

Quel devenir pour l’Hôtel de la Rue Royale ?

Quatre-cent-quatre-vingt-dix marins auront donc quitté, dans quelques semaines, ces murs chargés d’histoire et migreront vers la place Balard. L’hôtel déserté, il semble que la Marine y gardera malgré tout son empreinte, puisque l’Académie de marine souhaite y séjourner et qu’un espace sera dédié à l’histoire navale. La Fondation de la Marine, nouvellement créée, semble également intéressée pour y occuper des bureaux.

Mais surtout, après de multiples tergiversations et des projets parfois décriés, nous savons désormais que c’est le Centre des Monuments nationaux qui sera en charge de l’édifice et y présentera des collections. Un retour à la vocation originelle du Garde-Meuble, en somme. Les salons historiques seront restaurés et ouverts à la visite. Quant au rez-de-chaussée, mystère ! L’annonce de sa privatisation, avec ouverture de boutiques et restaurants de luxe, dès 2017, a fait un tel scandale que le projet paraît reporté sine die.

Espérons que la solution retenue par le gouvernement saura mettre en valeur ce magnifique témoin de l’Histoire de France, tout en respectant son architecture et l’atmosphère unique des lieux. Nul doute que l’Académie des Beaux-Arts et l’Association des amis de l’Hôtel de la Marine, en pointe sur le sujet, sauront rester vigilants et faire entendre leurs voix.

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Grégoire Renaud

Grégoire Renaud

Ingénieur de formation, Grégoire Renaud s'est investi ces dernières années dans le monde associatif. Président et fondateur du site Cyrano.net, il est passionné par les voyages, la littérature, l'histoire et la poésie.