Cluny, avis de voyage dans le temps

Cluny, avis de voyage dans le temps

Fait-on plus imposant et hiératique que la simple évocation du nom de Cluny ? Entre puissance et sérénité, grandeur et mystère, le clunisien s’impose dans l’espace comme dans le temps. Un espace en trois horizons, un temps en trois dimensions.

Au visiteur qui s’avance, plusieurs sentiments s’imposent. La vie toujours présente d’une ville contemporaine, sise dans un espace médiéval, fait de reliques majestueuses et brillantes et de ruines impressionnantes et silencieuses. Des restes de vie, de la vie sur des restes. S’il est bien un lieu où la continuité s’incarne dans le temps, c’est bien la cité monastère de Cluny. On y déambule comme dans le centre préservé d’une vieille ville, mais une tour, un reste de mur, un sol allongé en nef, rappelle au promeneur qu’il marche, badaud, là où près d’un millénaire, des sandales scandaient la prière, portaient leurs hommes de bure au travail, à la lecture ou encore à l’accueil du pauvre comme du seigneur. Sans doute est-ce pour cela, que même dans l’activité des cafetiers ou des livreurs, la paix semble embaumer le site mère de tant d’autres « sites clunisiens ».

Bien avant d’en percevoir les restes de beauté grandiose, c’est l’imposant mystère sacré qui nous saisit. Pensez donc, dans cette contrée reculée de Bourgogne, battait le cœur qui fit l’Europe médiévale ! Entre les cinq abbayes filles et les 1400 prieurés répartis à travers la chrétienté médiévale, Cluny façonna un esprit religieux, un idéal de sainteté et de prière dont les traces marquent encore l’Europe d’aujourd’hui. Un petit monastère construit sur les terres du comte de Mâcon, au destin unique, va dominer le monde chrétien, parce que sur son berceau, Guillaume Ier, comte de Mâcon et duc d’Aquitaine avait compris qu’il fallait protéger les moines de la convoitise des laïcs et de l’influence des évêques. Exemple qui séduit dans le temps au point de susciter les rattachements de grosses abbayes, comme Fleury sur Loire où repose le saint fondateur de la règle bénédictine, Cluny est, par fondation, rattachée directement au siège apostolique, alors en plein mouvement de réforme de l’Eglise.

Guillaume, conscient que sa fortune devait être mise au service de son âme mais aussi de l’Eglise, veut un monastère tourné vers Dieu, des moines consacrés à leur vocation propre. Et pour cela il veut les protéger des mauvaises influences de son temps qu’elles viennent de laïcs peu scrupuleux ou d’évêques peu enclins à la sainteté. Les premiers moines en s’installant non loin de Charolles en 909 ou 910, n’ont pas d’autre ambition, pas d’autre mission qu’être des saints moines respectueux de la règle de saint Benoît de Nursie que saint Benoit d’Aniane vient de remettre en vigueur dans le monachisme carolingien, soutenu par l’empereur lui-même. Cluny n’est que l’un d’entre eux, un parmi les couvents fondés ou réformés récemment.

C’est l’aura spirituelle de cette prime communauté et de celles qui suivirent dans les premières décennies que l’on ressent encore en parcourant l’immense nef à ciel ouvert. C’est cette aura priante et sanctifiante qui très tôt attira laïcs et religieux, désireux de s’avancer vers Dieu. Une force d’attraction qui fit de ce petit monastère fraichement achevé un point de convergence d’âmes en quête, comme de richesses en reconnaissance et en soutien. Fortement lié à Rome, elle aussi engagée dans la réforme de l’Eglise, la petite abbaye deviendra le véritable bras de la réforme spirituelle. Armée du bras de l’exemption qui la faisait ne dépendre que de Rome et du bras de sa propre réforme qui la rendait exemplaire de ce qu’elle prônait, l’abbaye fut rapidement au cœur d’un réseau de prieurés ou d’abbayes qu’elle finit par organiser en une véritable congrégation, abusivement appelée « ordre clunisien ».

Vint l’heure de l’organisation et de la puissance, avec de grands abbés, élus directement par les moines. Seules 5 abbayes conservèrent leur abbé et le titre de filles de Cluny, les autres devinrent des prieurés directement sous l’autorité de l’abbé de Cluny. Une puissance colossale qui fut l’arbitre de la querelle des investitures (1075-1122) entre l’Empereur et le pape, qui s’imposa spirituellement dans le paysage au point de le façonner à son image. La plus-part de ses abbés, comme Mayeul (proche d’Hugues capet) Odilon ou Pierre le vénérable, compte parmi les plus grands hommes et penseurs de leur temps. Théoricien du purgatoire, conducteur d’âmes, artisans des paix et trêves de Dieu, les moines de Cluny ont forgé le monde chrétien des campagnes, en véritables seigneurs féodaux qu’ils étaient. Pratiquant la règle bénédictine, qui accordait au travail et à la prière une grande importance, les frères étaient bien souvent issus de l’aristocratie, ayant prononcés plus ou moins volontairement leurs vœux. Victimes de leur succès et des richesses qui s’accumulaient autour d’eux, pris dans le maillage social de l’organisation du temps, la sainteté et la piété finit par s’en ressentir alors même que le monde s’orientait plus sur les villes que vers les campagnes. Fortement critiqués par le nouvel ordre bénédiction, né au tournant du XIIème siècle en réaction à la puissance de Cluny, à Cîteaux, non loin de là, les prieurés clunisiens perdirent peu à peu de leur prestance, sans que l’ordre ne décline véritablement. Tout autant que la force spirituelle dans sa pureté, c’est la puissance de l’ordre qui s’impose au visiteur remontant les ruines dans lesquelles tout une ville s’est construite.

Puissant, mais moins attractifs, les clunisiens passent de près de 10000 moines au XIIème siècle, à quelques centaines en France au XVIIIème siècle, époque à laquelle, ils se divisent entre ceux qui ont souhaité suivre la réforme mauriste (étroite observance), pour un retour aux sources et ceux qui ne voulaient pas changer. Peu avant la révolution, ces derniers seront fermés dans le cadre de la réforme de l’Eglise sur le royaume de France (1768). Vendue comme bien national le monastère servit de carrière avant d’être transformé par Napoléon III en haras nationaux toujours accueillant dans un calme paisible, là où jadis, priaient les moines. Si l’on excepte deux palais abbatiaux, le monument principal aujourd’hui debout sert d’école supérieure nationale d’arts et métiers.

L’histoire de l’abbaye, la construction inouïe de Cluny III, un temps plus grande que Saint-Pierre de Rome, les heurs et malheurs de l’ordre, vous les retrouverez dans nombre de livres d’Histoire et d’Histoire de l’art. Mais ce sentiment insaisissable et indicible de sainteté, de piété tranquille et de puissance, seules les ruines dans lesquelles vous mettrez vos pas dans ceux des moines, vous le rendront.

Un avis de voyage dans l’espace en trois horizons.

L’imposant domaine en ruines n’empêche pourtant pas de percevoir la simplicité des débuts. Tours de garde et murailles mettent en scène le quotidien des frères, forcés de se protéger de l’extérieur d’un monde aussi peu sûr pour eux que pour les autres. La tour fromagère donne vie à l’activité quotidienne des frères convers, comme l’immensité de Cluny III, dessiné dans les ruines, nous entraine au cœur de la vie de ces moines de chœur. Hôtellerie et palais abbatiaux portent encore la réputation d’accueil des moines et l’influence des abbés sur leur temps, projetant ce cloitre, d’ordinaire ouvert sur le Ciel, aux confins de la chrétienté et même des Terres Saintes. Et l’on imagine sans peine l’horizon monastique clunisien bouillonnant d’activité, recevant des nouvelles des tous les horizons du monde médiéval, partant à la conquête de nouveaux espaces monastiques à réformer. Pourtant, aujourd’hui, ce sont d’autres horizon que l’on vient à Cluny, qui pour le cheval, qui pour l’art. Cet ordre qui craqua parce que ses règles finirent par figer sa lourdeur, ouvre désormais ses ruines éventrées à qui veut retrouver, le temps d’une escale hors du temps, la paix et la grandeur, comme sobrement unis dans la belle endormie. Ainsi le temps se déploie-t-il en trois dimensions, suivant l’espace cruciforme du dallage clunisien, d’abord sobre et pieux, puis flamboyant et puissant, avant de s’endormir serein et paisible dans un aujourd’hui où se mêle effluves spirituels du passé et simplicité de vie ordinaire. A l’ordinaire des moines tournés vers Dieu et l’univers, s’est substitué l’ordinaire d’une ville faite de simples laïcs, comme jadis les moines, affairés aux tâches de leur quotidien.

Sic transit gloria mundi

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Charles Montmasson

Docteur en histoire, Charles Montmasson est un médiéviste passionné, spécialiste des XIII-XVèmes siècles et de la Normandie ducale