Un cheval de Troie aux accents orientaux : de l’empire Ottoman à la République D’Atatürk (2/3)

Comme par accident, il arrive que la grande histoire rejoigne la petite. Le premier article de cette trilogie consacrée à la volonté de la Turquie d’adhérer à l’Union européenne n’a précédé que de quelques jours la levée par François Hollande du veto de la France concernant cette adhésion. Les plumes ne peuvent donc rester sèches, ni les claviers, inactifs.

A la fin du XVIIIe, après des siècles de puissance incontestée, l’empire Ottoman s’essouffle. En plus de son ennemi de toujours, l’Autriche-Hongrie (auquel de précédents articles ont été consacrés[1]), il est désormais confronté à la concurrence de l’empire Russe. La signature du traité de Küçük Kaynarca constitue une étape importante de son affaiblissement et le début de la question d’Orient, période pendant laquelle les États occidentaux profiteront de la perte de vitesse des Ottomans pour s’investir davantage en Méditerranée orientale et dans les Balkans. De soulèvements en sécessions, de traités en tractations politiques, on se dirige progressivement vers un démembrement de l’empire Ottoman. Après la guerre de Crimée (1853-56), celui-ci rejoint le concert des nations européennes en s’alliant, à la France, au Royaume-Uni et au Royaume de Sardaigne.

Sous la pression de leurs alliés occidentaux, les sultans se voient contraints de promulguer des lois garantissant des libertés nouvelles à tous leurs citoyens, dont celle de culte. Ces réformes ne furent toutefois que rarement suivies d’effets tangibles et provoquèrent de fortes réactions de mécontentement de la part de la population, à tel point que le règne du dernier empereur Ottoman fût largement voué à réinstaurer une politique panislamique. Pendant ce temps, le mouvement des Jeunes-Turcs croissait dans l’ombre, largement soutenu par la franc-maçonnerie européenne. Ces Turcs, notables pour la plupart, luttaient officiellement pour la sécularisation du pays et finirent par en prendre le contrôle en 1908. C’est sous leur influence et dans la droite ligne de leur politique de turquisation du pays, que fût planifié et mis en œuvre le génocide arménien, premier génocide du vingtième siècle, second de l’histoire de l’humanité après celui de Vendée en 1793, véritable prototype annonciateur des horreurs à venir puisque Hitler lui-même dira quelques années plus tard, à la veille de la liquidation de milliers d’handicapés : « qui se souvient encore de l’extermination des Arméniens? »

C’est sous leur influence et dans la droite ligne de leur politique de turquisation du pays, que fût planifié et mis en œuvre le génocide arménien, premier génocide du vingtième siècle.

Les Jeunes-Turcs au pouvoir ont un rêve, celui d’une Turquie homogène et libérée de toute trace de chrétienté. Ils vont pour ce faire planifier froidement la mise à mort méthodique de près d’un million et demi d’Arméniens en l’espace de quelques mois de l’année 1915. Usant du prétexte fallacieux de coopération avec l’ennemi Russe, chrétien comme lui, les militaires Turcs massacrèrent ou firent périr dans d’atroces marches de la mort le peuple arménien au complet. Si une partie réussit à échapper à la mort, ce génocide sonnait le glas d’un royaume multiséculaire, première nation officiellement chrétienne de l’histoire.

Ce génocide sonnait le glas d’un royaume multiséculaire, première nation officiellement chrétienne de l’histoire.

Mais le bras des bourreaux était généreux. Il distribua également la mort avec largesse dans les rangs des chrétiens grecs de Turquie et des Assyriens. Dans les dernières années de l’empire Ottoman, celui-ci comptait trente pour cent de chrétiens et Istanbul était composée  aux deux-tiers de fidèles du Christ. Aujourd’hui, il ne reste que 0,1 pour cent de chrétiens en Turquie et dans les murs de la Sublime Porte, quelques milliers. Au total, les historiens les plus sérieux estiment à près de quatre millions le nombre de victimes de la politique panislamique de la Turquie de l’empire Ottoman à nos jours. Trois génocides par haine de la foi chrétienne, pas le moindre travail de mémoire. La Turquie, frappée d’amnésie ou de mutisme, risque de rester encore longtemps drapée dans le mensonge. En effet, aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui par souci de vérité historique essayent de soulever un coin du voile qui recouvre ce chapitre honteux de l’histoire turque. Ils sont inlassablement emprisonnés, menacés ou réduits au silence par le pouvoir.

 Trois génocides par haine de la foi chrétienne, pas le moindre travail de mémoire. La Turquie, frappée d’amnésie ou de mutisme, risque de rester encore longtemps drapée dans le mensonge.

Le mensonge revêtira également les traits de Mustafa Kemal, Atatürk, qui décrète en 1923 une amnistie générale pour les responsables du génocide, en vue de préserver l’unité de la République, fondée sur sa puissance militaire. Il ira jusqu’à apporter sa pierre au sanglant édifice, en permettant en 1922 le massacre des cent mille civils Grecs et Arméniens de Smyrne. Élu premier président de la Turquie en 1923, Atatürk abolit le Califat en 1924 et pose un geste symbolique fort en préférant comme capitale Ankara à Constantinople. Il développe alors sa pensée, connue sous le nom de kémalisme et basée sur six principes fondamentaux, les « six flèches » que sont le républicanisme, le populisme, la laïcité, le révolutionnarisme, le nationalisme et l’étatisme. Il veut créer une nouvelle identité nationale, plus moderne, paradoxalement plus laïque malgré l’élimination des chrétiens, plus occidentale aussi. Lui et ses successeurs imposeront une forte séparation entre l’État et la religion, allant jusqu’à pendre un Premier ministre accusé de chercher à réintroduire l’islam dans la sphère publique.

Selon Del Valle[2], l’élection en 2002 de Recep Tayyip Erdogan, un islamiste assumé, constitue pour Atatürk une seconde mort, à portée aussi symbolique qu’électorale. Elle a pu survenir grâce à un long travail de fond des confraternités Soufi sur les mentalités aussi bien citoyennes que politiques.

L’élection en 2002 de Recep Tayyip Erdogan, un islamiste assumé, constitue pour Atatürk une seconde mort, à portée aussi symbolique qu’électorale.

La Turquie, ballotée entre un laïcisme maçonnique dont on connait désormais les dangers, et un islamise rampant qui se redresse au rythme de ses victoires, ne peut que représenter un danger pour une Union européenne qui se veut une association de pays libres. Un danger qui se précise.

 



[1] http://www.cyrano.net/de-lettre-et-desprit/histoire/charles-zita-habsbourg-les-monarques-eclaires-13-2927/

[2] Del Valle, 2004, p.88.

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Damien Thomas

Fier belge féru de France, Fidèle défenseur de la famille, de l'enfance, Frondeur favorable au Roi, à ses façons, Farouche et cyranesque fanfaron, Damien Thomas, contributeur régulier de Cyrano.net, nous fait découvrir son amour immodéré de la politique, des arts et de la culture.