L’extraordinaire aventure de la sardine du port de Marseille

marseille_vieux-portNous affirmons souvent avec humour, quand nous souhaitons gentiment nous moquer d’un ami qui semble trop souvent broder, qu’il doit venir de Marseille… Les habitants de la cité phocéenne ont en effet la réputation tenace de tout exagérer, avec leur habituelle faconde, pleine de verve et de poésie. Il est vrai que dans les ports d’escale ou de relâche, le moindre récit de mer devient une aventure ! Et à Marseille, depuis vingt-six siècles déjà, le Vieux Port, dans l’ambiance animée des tavernes, résonne de ces histoires … à dormir debout !

Pourtant, c’est bel et bien une histoire vraie qui contribue à entretenir, dans l’imaginaire des Français, la réputation du grand port méditerranéen ! « C’est la sardine qui a bouché le port de Marseille ! » : depuis le XVIIIe siècle, cette expression qui sonne comme une farce rappelle en fait le souvenir d’une histoire héroïque, celle d’un marin normand de Granville qui sauva une frégate… et le port de sartineMarseille !

Navire marchand, pirate, frégate et… ponton flottant !

Construit en 1775 à Bordeaux, le Sartine porte fièrement le nom d’Antoine de Sartine, ministre de la Marine du roi Louis XVI. Avec ses trois mâts, quarante hommes d’équipage et 1.000 m2 de voilure, cette frégate légère, conçue comme un rapide navire marchand, est spécialement armée pour le voyage des Indes. Son armateur, M. de Ladebat, riche négociant bordelais, espère retirer d’importants bénéfices de cette entreprise. Il ne lui arrivera que des mésaventures !

Rapidement détourné de son commerce et de sa route par un prétendu agent secret du Roi embarqué à son bord et qui, tenté par la piraterie, prend presque le contrôle du navire avant d’être débarqué aux Indes, le Sartine se voit ainsi voler la plus grande part de sa cargaison lors de ses premières escales sur la côte de Malabar. Envisageant de pousser vers la Chine, il va être finalement réquisitionné par le gouverneur français de Pondichéry, en prise avec les Anglais. En pleine guerre d’Indépendance américaine, les deux nations rivales se font une guerre féroce sur les mers et dans les colonies.pondichery

Après une rude bataille navale où il est finalement arraisonné et la prise de Pondichéry, qui capitule en octobre 1778, le voilà qui sert de ponton flottant aux soldats français désormais prisonniers. Tour à tour navire marchand, pirate, frégate militaire puis prison, le Sartine est enfin autorisé à rentrer en France sous un « pavillon de trêve », les prisonniers français à son bord.

Où l’on croise Barras…

Paul de Barras, le futur révolutionnaire, alors officier au régiment de Pondichéry, est l’un d’eux. Il témoigne du voyage et de la rencontre avec un vaisseau anglais : « Les pavillons de trêve arborés, nous fîmes voile pour le cap de Bonne-Espérance : on y prit des vivres et l’on s’y radouba. Après une heureuse traversée, à la hauteur du cap Saint-Vincent (ce cap est au sud du Portugal, à la pointe sud-ouest de l’Algarve), nous fûmes ralliés sous pavillon par un vaisseau de guerre anglais qui croisait sous le cap. A portée de pistolet il nous lâcha sa bordée, vira de bord et dirigea le feu de mitraille sur notre bâtiment sans défense, et bien que nous eussions les pavillons de trêve, neuf hommes et notre capitaine venaient d’être tués… Le feu continuait : le vaisseau criblé et faisant eau de toutes parts, allait être submergé. Je m’avisais d’abattre le pavillon français de poupe et le feu cessa aussitôt »Sardine

Cette attaque, pas vraiment à la gloire de la Royal Navy, manque de couler notre Sartine, qui relâche alors quelques jours dans le port de Cadix, le temps d’effectuer les réparations les plus urgentes. Remontant lentement les côtes espagnoles, il rejoint Marseille le 19 mai 1780. Mais le pire se produit à l’entrée du Vieux-Port : mal commandé, le navire s’échoue entre les passes, bloquant toute la navigation de la cité phocéenne.

L’amiral Pléville Le Pelley, sauveur inattendu

Pleville_le_pelleyC’est alors que Pléville Le Pelley, ancien corsaire de Granville devenu commandant du port de Marseille, et qui deviendra sous la Révolution ministre de la marine, fait son entrée ! Plein d’activité, malgré sa jambe de bois, ce marin d’expérience, et dont la vie est elle-même un roman, prend alors lui-même la direction des opérations et parvient, par des manœuvres hardies, à remorquer notre vaisseau sur le quai.

Amarré avec soin, le Sartine, devenu rapidement la sardine, en référence sans doute aux armes parlantes du ministre de la Marine de Louis XVI, ne bloque plus le port phocéen ! Les galéjades marseillaises s’en nourriront pendant deux siècles… Notre malchanceuse frégate, à peine radoubée, elle rejoint de son côté l’escadre de l’Océan indien, touche un récif à peine arrivée… et sombre en quelques heures !

Quant aux sardines marseillaises, nous ne saurons que vous conseiller de les goûter, de préférence en bouillabaisse, dans l’ambiance animée du Vieux Port !

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Grégoire Renaud

Grégoire Renaud

Ingénieur de formation, Grégoire Renaud s'est investi ces dernières années dans le monde associatif. Président et fondateur du site Cyrano.net, il est passionné par les voyages, la littérature, l'histoire et la poésie.