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Louis XIV, la réhabilitation ?
Thomas Jonh Henry Barker (1815-1882)

Louis XIV, la réhabilitation ?

« Le roi est mort, vive le roi ! » Il y avait 72 ans que la France n’avait entendu la proclamation officielle traditionnellement lancée par le duc d’Uzès, au moment où le cercueil royal était déposé dans la crypte de la basilique Saint-Denis. A l’époque, elle faisait le pont entre un roi malade qui déclinait depuis plusieurs mois et un enfant de 5 ans, mineur soumis aux ambitions des Grands et laissé à la garde de son éminent parrain, Mazarin. Un règne de dix septennats s’inaugurait dans l’incertitude. Défiant vis-à-vis de la reine, comme de son frère, le feu roi avait institué un conseil de régence que la Reine-mère, sur les conseils de Mazarin, fit casser par le parlement de Paris. A peine froid, le corps du juste Louis XIII n’était plus qu’un vestige du passé dont il fallait se partager les restes. L’histoire qui lie le peuple de France à la famille royale est telle que seul le prince vivant tient la légitimité. Du treizième au quatorzième tout peut basculer. Le métier est remis sur la table et les bannis d’hier peuvent espérer devenir les favoris de demain.

Avec son idée de la France et du roi, Richelieu avait patiemment, quoique non sans rudesse, éloigné et contraint les nobles comme les Grands et les membres de la famille royale. Son œuvre, à laquelle souscrivit totalement le roi, consistait à élargir les frontières du royaume aux limites historiques et naturelles, tout en imposant la paix intérieure et le renforcement du pouvoir royal au détriment des féodaux et des princes. C’est cette tâche que les cardinaux se transmirent et que Mazarin accomplit avec d’autres méthodes, plus enrobées et diplomatiques, cherchant toujours la paix en évitant les souffrances inutiles des peuples. C’est à la conservation de l’acquis de l’évêque de Luçon et à sa consolidation que le vieux roi, épuisé, attacha l’italien en le faisant parrain du Dauphin. C’est que le fils d’Henri IV, prématurément monté sur le trône se souvenait de sa propre minorité, des intrigues des favoris et de sa mère, la grosse banquière, autant que de la difficulté avec laquelle il dut s’imposer pour non seulement régner mais aussi gouverner.

Peu sûr de son épouse, trop proche du parti des Espagnols, conscient que le rappel progressif des bannis, sous l’impulsion de son nouveau principal ministre, n’aurait pas le temps d’apporter l’apaisement espéré d’ici son trépas, il prit les devants par ce conseil de régence, tout en confiant les intérêts du futur roi à Mazarin. Le cardinal, étranger, sans titre ni encore de fortune, serait le seul à avoir le plus suffisant zèle pour le roi mineur auquel son avenir était lié, à la différence des grands qui espéraient grignoter leur part d’autorité et déchirer l’unité du royaume et du pouvoir à la couronne. L’enjeu était donc tout autant la légitimité du pouvoir royal que son autorité sur tout le royaume. Mazarin avait à charge de consolider les acquis de son prédécesseur, pour que ne soient pas vains les efforts considérables extorqués au peuple sous la rude domination du duc, pair et cardinal de Richelieu.

Ce nouveau prince laïc de l’Église obtint donc la régence pour la Reine Anne d’Autriche qui, plus mère que fille et sœur, défendit avec acharnement l’héritage du jeune Louis, s’en remettant au seul qui pouvait la soutenir et qui y trouverait son meilleur compte, le parrain du roi. Très vite les rancœurs s’entendirent pour perdre le cardinal et surtout sa politique en faveur de la couronne. Le Parlement se fit le héraut d’un peuple miséreux pour mieux croquer sa part de pouvoir. Les Grands intriguèrent pour reprendre leurs vieilles places fortes. Les Princes tentèrent de s’approprier tout ce qu’ils pouvaient de cette autorité royale qui rejaillissait sur eux, sans se rendre compte qu’ils risquaient d’étouffer la poule aux œufs d’or. Fronde et triple frondes laissèrent un souvenir amer au jeune roi, absolu mais impuissant, contraint de fuir et d’affamer sa bonne ville de Paris ou de laisser l’étoile montante, le Grand Condé, vainqueur de Rocroi, l’humilier tout en le protégeant.

Qui eut cru que ce jeune monarque sous tutelle plus encore des frondeurs que de la régence, deviendrait l’homme le plus puissant de son temps ? Entre les barricades parisiennes et les intrigues des Chevreuse et autres Gondi, l’œuvre cardinalice et la dynamique de renforcement capétienne aurait bien pu sombrer avec Louis XIII. Il s’en fut tout autant du génie et des victoires du nouveau cardinal que de l’aveuglement et des querelles intestines des Grands. Malgré les guerres aux frontières, le règne soleil fut une époque de grande stabilité qui contrasta avec ses débuts chaotiques. Louis Dieudonné recueillit les fruits semés et cultivés par ses ancêtres. Par son propre talent il porta alors à son zénith l’astre royal, emportant dans son sillage la gloire de tout un pays et de tout un peuple.

Grand Carrousel de Paris 1662

Grand Carrousel de Paris 1662

Alors que les manuels d’histoire minimisent ou caricaturent à l’extrême le symbole honni d’un absolutisme mal compris, les historiens redécouvrent les nombreux bienfaits dont la patrie des Arts et des libertés sont redevables au Soleil. Ivan A. Alexandre, dans son excellent article sur Louis XIV, paru dans la revue diapason de septembre 2015, notait avec justesse que tous les artistes dont ce roi lettré s’était entouré étaient demeurés dans l’histoire. Tous sans exception, là où les autres princes, avant comme après lui, n’ont eu que de rares génies à nous laisser. Molière, Corneille, Racine, Le Brun, Lully, Le Nôtre, Charpentier, Delalande, Marin Marais, d’Anglebert, Couperin, Lambert, autant de noms gravés d’or dans le marbre aux côtés de nombreux autres dont le souverain savait discerner le talent et procurer les moyens à leur épanouissement. N’hésitant pas à ne plus monter sur scène pour laisser place aux artistes, passant moultes commandes en tous genre pour divertir et cultiver la cour comme le peuple de Paris, il estimait que donner du spectacle était un aspect du gouvernement. « Par là nous tenons leur esprit et leur cœur, quelques fois plus fortement peut-être que par les bienfaits et récompenses » dit-il dans ses mémoires adressées au Grand Dauphin.

Siècle flamboyant qui époustoufla l’Europe entière et marqua la France de ce raffinement galant, jusqu’à aujourd’hui. « A l’égard des étrangers, dans un État qu’ils voient florissant et bien réglé, ce qui se consume en ces dépenses qui peuvent passer pour superflues, fait sur eux une impression très avantageuse de magnificence, de puissance et de grandeur. » Telle fut l’ambition de celui qui pourtant acheva sa vie pieusement le 1er septembre 1715, laissant une France grande d’un autre siècle à une nouvelle régence. Le roi est mort, vive le roi ! Et revoici les vautours qui renaissent à chaque interrègne, comme les phénix prédateurs des dernières miettes.

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A propos de Charles Montmasson

Docteur en histoire, Charles Montmasson est un médiéviste passionné, spécialiste des XIII-XVèmes siècles et de la Normandie ducale