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1918 – 2018   Célébrer le centenaire de l’armistice …          mais comprendre comment on y est parvenu

1918 – 2018 Célébrer le centenaire de l’armistice … mais comprendre comment on y est parvenu

À l’approche du Centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918, nous nous sommes adressés à Mme Nadine-Josette Chaline, professeur émérite d’Histoire contemporaine à l’université d’Amiens, spécialiste de la Grande Guerre à laquelle elle a consacré de nombreux travaux (livres et articles), mais aussi à Rouen, dans la cadre de la Commémoration du Centenaire de la Grande Guerre, plusieurs conférences et colloques, pour essayer de comprendre les derniers mois de la guerre.

Françoise Thelamon : Comment, au bout de quatre années d’une guerre qui s’est enlisée dans les tranchées, le long d’un front qui va de la mer du Nord à la frontière suisse – sans parler des fronts des Balkans ou de Russie – provoquant de part et d’autre un nombre de morts jusqu’alors inégalé, en est-on arrivé là ? Quelle était la situation dans les mois qui ont précédé l’armistice ?

Nadine-Josette Chaline : Bien des bouleversements sont survenus effectivement. La Belgique, le nord et l’est de la France sont toujours occupés par les armées allemandes ; l’Italie intervenue en 1915 est en fâcheuse posture, la Roumanie également. Surtout l’année 1917 a vu la Révolution éclater en Russie qui, en signant avec l’Allemagne la Paix de Brest-Litovsk le 3 mars 1918, se retire de la guerre, libérant l’empire allemand de son front oriental et lui permettant de concentrer toutes ses forces à l’ouest. Certes cette défection est compensée, pour les alliés, par l’entrée en guerre des États-Unis à leurs côtés comme « associés » depuis avril 1917. Mais ces derniers ne peuvent être « opérationnels » tout de suite, il faut équiper les « boys » et leur faire traverser l’Atlantique ; cela prend du temps et ce n’est guère qu’à l’été 1918 que la force américaine sera véritablement décisive. Cette promesse d’intervention américaine est cependant importante pour le moral de leurs alliés, alors que l’échec de l’offensive du Chemin des Dames fragilise l’armée française qui connaît des mutineries, même si elles sont assez vite calmées. En Allemagne la situation intérieure se dégrade, le ravitaillement y arrive de plus en plus mal et dans les grandes villes la misère est grande (à Berlin le taux de mortalité augmente par suite de la disette et du froid). Aussi l’État-Major allemand va-t-il essayer de profiter du retrait russe en rapatriant toutes ses forces à l’ouest et tenter une attaque avant l’arrivée massive des Américains. Fin mars 1918 les Allemands lancent avec succès des attaques en Picardie, puis en Flandres et, fin avril, en Champagne. Les Allemands acceptent de supporter une nouvelle fois le poids de ces luttes, car l’occasion peut permettre la victoire. Mais le choc de la défaite n’en sera que plus rude.

FT: À la mi-juillet les Allemands ne sont pas loin de Paris où la population est déjà bombardée depuis quelques mois par la « Grosse Bertha ».

NJC : Effectivement les Allemands ont avancé rapidement dans ces régions où le relief ne présente aucun obstacle. En quelques semaines ils ont gagné 65 kilomètres. Les armes sont de plus en plus perfectionnées. Le 23 mars un canon à longue portée sorti des usines Krupp commence à bombarder Paris depuis la forêt de Saint-Gobain, à 140 kilomètres. C’est la « Grosse Bertha » du nom de la fille de l’industriel Krupp. Un obus tombant sur l’église Saint-Gervais, alors qu’était célébré l’office du Vendredi Saint, fait de nombreux morts et sème la terreur dans la capitale. Les chefs militaires français et anglais redoutent alors la défaite. Aussi pour rendre plus efficaces leurs ripostes militaires, décident-ils de placer leurs armées sous le commandement unique du général Foch.
Tout comme en 1914 on assiste à un exode des gens du Nord, des Picards, des Parisiens… Les Allemands sont aux portes d’Amiens et amorcent une marche sur Paris. C’est alors que se livre la deuxième bataille de la Marne qui permettra de faire céder les Allemands.

FT: La situation militaire bascule en juillet-août. Le général von Ludendorff n’a-t-il pas dit que le 8 août fut un « jour de deuil » pour l’armée allemande ? Que s’est-il passé ?

NJC : Quatre raisons peuvent expliquer ce basculement : le rôle de Foch comme chef suprême des armées alliées, la rage de vaincre de Clemenceau qu’il réussit à communiquer aux autres citoyens, surtout l’arrivée massive des Américains (1 500 000 soldats à la fin août) et la grave crise que connaît l’Allemagne. Une crise que les autorités françaises, tant militaires que politiques, ignorent très largement. Fin juillet 1918 s’amorce, avec la « deuxième bataille de la Marne » appuyée par les chars d’assaut qui procurent une aide décisive, une contre-offensive alliée qui, peu à peu, va libérer le nord de la France et une partie de la Belgique. Le 8 août fut si terrible pour les Allemands, que Ludendorff a présenté effectivement cette date comme « un jour de deuil (pour) l’armée allemande » ! Les plus lucides, comme le prince Ruprecht de Bavière, estiment que la guerre est perdue. La nouvelle offensive alliée lancée fin septembre sème la panique au Grand Quartier général allemand, qui juge nécessaire de demander à son gouvernement de solliciter la paix au plus vite, afin de préserver le mythe d’une armée invaincue mais trahie par l’arrière. À la fin de le Seconde Guerre mondiale, les chefs militaires alliés exigeront que la demande de paix soit signée par des officiers allemands afin de ne pas leur permettre de rejeter la responsabilité de la défaite sur les autorités civiles comme en 1918.

FT: L’Allemagne n’est pas envahie, cependant la population épuisée est au bord de la révolte et il y a des mutineries dans l’armée.

NJC : Les civils allemands sont mal renseignés sur la situation au front. Ils souffrent énormément tout comme les Autrichiens, frappés par des restrictions de plus en plus terribles. Le blocus dure depuis 1914. Des mutineries éclatent dans l’armée qui commence à se désintégrer, beaucoup de soldats se rendent sans combattre préférant la captivité à un sacrifice devenu désormais inutile. La défaite entraîne ensuite une véritable crise de l’autorité en Allemagne. Le pays semble au bord du gouffre.
Le prince Max de Bade, chargé de constituer le premier gouvernement parlementaire du Reich, s’adresse le 4 octobre au président des États-Unis, Wilson, dans l’espoir d’avoir des conditions de paix moins draconiennes. Mais, dans sa réponse, ce dernier exige de ne traiter qu’avec un gouvernement allemand démocratiquement élu.
En Europe centrale, l’effondrement de la double monarchie austro-hongroise laisse la place à de nouveaux États dont les frontières sont âprement discutées (Pologne, Tchécoslovaquie etc…), à l’origine de nouveaux problèmes.

FT: Qu’en est-il du côté des Alliés ?

NJC : Le président de la République Poincaré et le général Foch ne veulent arrêter les combats qu’après avoir envahi l’Allemagne. Clemenceau, président du Conseil, souhaite au contraire les arrêter dès que possible, afin d’éviter de nouveaux sacrifices. Ce fut cette dernière solution qui l’emporta. D’autre part les Alliés ne manifestent pas tous les mêmes exigences à l’égard des Allemands. Si les Français veulent l’écrasement de l’Allemagne, afin d’éviter toute possibilité de nouvelle attaque, Américains et Britanniques ne le souhaitent pas, afin de ménager l’avenir et notamment restaurer rapidement des échanges économiques normaux. Les Italiens, quant à eux, sont très exigeants, espérant annexer des territoires pris aux Autrichiens notamment le long de la mer Adriatique. On perçoit déjà les rivalités entre vainqueurs, qui vont s’exacerber au fil des semaines et sérieusement compliquer les négociations de paix.

FT: Comment se passèrent les dernières tractations ?

NJC : Elles durent plus d’un mois. Mais les Allemands sont obligés de s’incliner, alors que leurs anciens alliés signent un armistice les uns après les autres (Bulgares le 29 septembre, Turcs le 31 octobre et Austro-Hongrois le 3 novembre). Le 9 novembre le Kaiser Guillaume II se résout à abdiquer et se réfugie aux Pays-Bas. Finalement une délégation allemande vient rencontrer celle des Alliés, conduite par Foch, dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne, et accepte ses conditions. L’armistice prend alors effet le 11 novembre à 11 h.

FT: Si la victoire est accueillie dans une grande liesse, ce fut aussi avec tristesse pour beaucoup.

NJC : Effectivement cette victoire est très chèrement payée. Elle est, pour la France, sous le signe du deuil avec 1 400 000 jeunes soldats tués, 600 000 veuves et environ un million d’enfants qui vont devoir vivre sans père. Parmi les survivants, certains sont gravement mutilés, ayant perdu un membre ou, pire encore, sont des mutilés de la face (les « gueules cassées »). D’autres souffrent de troubles psychiques. Des régions entières sont détruites dans le Nord et l’Est de la France. Il faudra de longs mois pour ramasser toutes les armes et rendre les sols à nouveau cultivables ; encore aujourd’hui, cent ans plus tard, les labours, chaque automne, remettent au jour des obus.

FT: C’est donc une amère victoire …

NJC : Oui c’est une amère victoire, tant les dégâts sont lourds et vont peser longtemps. C’est d’ailleurs le titre, «11novembre 1918 : amère victoire », que l’on a donné à la journée d’études qu’organisent conjointement l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen et le Groupe d’Histoire des Hôpitaux de Rouen, le 10 novembre 2018, dans l’amphithéâtre du Conseil régional à Rouen (5 rue Robert Schuman). On tentera de cerner la situation en France et en Allemagne à la fin de la guerre, de faire état des ruines et surtout du nombre de morts, de blessés, d’orphelins. La médecine, confrontée à des blessures tant physiques que psychiques, évolue très vite dans les années qui suivent la fin de la guerre. C’est en somme un bénéfice secondaire. Mais l’avenir est lourd de nuages.

Propos recueillis par Françoise Thelamon

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A propos de Françoise Thelamon

Françoise Thelamon
Agrégée d’Histoire et géographie. docteur es Lettres et ancienne élève de Henri-Irénée Marrou, Françoise Thélamon est professeur émérite en histoire de l'antiquité à l'Université de Rouen. Spécialiste de l'histoire du christianisme et en particulier de Ruffin d'Aquilée, elle est présidente de l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Rouen.